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L'impair du père

L'Illusion comique, de Corneille, mise en scène par Frédéric Fisbach

Chapeau : Œuvre dite «monstrueuse» selon Corneille lui-même, L'Illusion comique, pirandellienne avant l'heure, interroge l'art du théâtre et de la représentation à partir de la fonction paternelle et de son défaut. Frédéric Fisbach déconstruit cette galerie des glaces jusqu'à dérégler toute parole.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Mari-Mai CORBEL rédacteur
Frédéric FISBACH Metteur en scène

Texte : Frédéric Fisbach inscrit son travail de mise en scène dans une recherche expérimentale. L'illusion comique questionne ainsi comme dans ses précédentes mises en scène, toute prise de pouvoir sur le spectateur qui ne lui est ni à conquérir ou à séduire mais à joindre.
Cette seconde pièce de Corneille présente cette forme de comédie qui, au début du XVIIe siècle, s'inspirait de la comedia delle'arte pour inventer du contemporain. L'Illusion comique défend ainsi l'engagement artiste par l'autofiction. Il faut savoir que Corneille quitta à la colère de son père, sa charge d'avocat pour faire du théâtre, puis gagna la faveur des scènes parisiennes. Ainsi, l'intrigue relate-elle comment un fils rejeté par son père pour avoir rejoint des saltimbanques, surmonte la rupture de ce lien fondateur. Il y parvient au terme d'une quête initiatique, inverse les rôles, tend la main à Pridamant, et l'initie, soit le répare dans son défaut de rapport au monde. Il charge le magicien Alcandre de faire croire à Pridamant qu'une grotte merveilleuse permet telle la boule d'une voyante, de voir son fils à distance. En vérité, Clindor et ceux qui sont devenus ses amis, ont monté une pièce –un coup?– où ils rapportent leurs tribulations amoureuses et financières sans fard. Ils mettent en scène les symptômes qui découlent de la faillite du père dans sa fonction initiatique. Le père, fasciné par les apparences est un gogo, il croit au social comme à la magie. Voilà le sens et l'actualité de L'Illusion comique. Et voilà aussi le sens du travail de Frédéric Fisbach et des différents procédés qui lui permettent d'illustrer ce désastre.
Les personnages des jeunes gens apparaissent déliés les uns des autres, sur des podiums de hauteurs différentes pour déclamer sans regarder celui à qui ils s'adressent. Ces êtres habillés de blanc sont d'abord fantomatiques. Pridamant circule dans cette structure scénographique en voyeuriste qui vient écouter chaque acteur sous son nez. À mesure que les personnages racontent comment ils ont retissé des liens en cherchant la vérité sur leurs relations amoureuses, ils revêtent des habits rouge-théâtre. Alcandre éloigne alors Pridamant en devant de scène derrière une frontière scène-salle restaurée, qui représente le bord de l'espace symbolique et abstrait du sens. Il donne à la parole sa valeur – d'où dans l'intrigue, les trahisons comme symptômes de la perte de sens. Les acteurs minent le langage de bégaiements, font partir l'alexandrin, satirique chez Corneille de formes vide de sens, en live dans des contrepétries délirantes, etc. Le scénographe Emmanuel Clolus, présent en scène, interrompt les acteurs pour éclairer les faux-amis ou écrit à l'ordinateur des incises qui sont projetées. Outre leur contenu décalé -propos d'acteurs hors scène, parodie de réflexions précieuses sur l'intensité du jeu– les chaînons de caractères apparaissent perforés grâce à un logiciel, ce qui symbolise l'altération de la chaîne symbolique et le rôle impensé qu'y a la technologie. Chaque procédé de la mise en scène s'y rapporte tout en affirmant le rôle d'antidote du théâtre. Par exemple, la distribution, de Valérie Blanchon qui joue dans des productions d'importance, à Rémi Claude, aussi directeur technique du plateau, à Hiromi Asaï actrice japonaise et à Wakeu Fogaing, acteur-auteur camerounnais, tous deux rencontrés lors de résidences dans leur pays, le théâtre apparaît comme l'endroit où se restaure le sens du lien. En définitive, la mise en scène touche à cette part endolorie en nous où se sait la désagrégation de l'espace de la représentation qui est aussi celui du politique. Lorsque Alcandre dessille Pridamant, chacun des onze acteurs résume comment il exerce son métier, pas mieux considéré que sous Corneille et menacé depuis l'accord scélérat du 26 juin 2003 sur le régime de l'intermittence. Cette actualité est encore un effet du processus en cours d'effondrement du symbolique, en quoi cette improvisation à l'italienne continue de mettre en scène L'Illusion comique, et permet de dépasser l'anecdote de la bêtise d'un père pour exposer un drame plus complexe où le politique ne fait que répercuter des mutations qui nous échappent.

Mari-Mai Corbel

L'Illusion Comique de Corneille, mise en scène de Frédéric Fisbach, créé au Festival d'Avignon, se joue au Gymnase Vincent de Paul, jusqu'au 22 juillet 2004.





Date de publication : 20/07/2004


Inséré le : 20/07/2004 00:00
Thèmes : théâtre,