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Le maître de musique
Pierre Boulez est non seulement l'un des plus grands musiciens et compositeurs contemporains, il est aussi celui qui a travaillé avec Patrice Chéreau, Peter Stein ou Bob Wilson. La rencontre avec Bartabas ne pouvait que s'annoncer riche en paradoxes.
Mouvement: Comment s'est faite la rencontre avec Bartabas? On n'attendait pas, a priori, une telle alliance entre un compositeur d'avant-garde, même classique, et un metteur en scène qui extrait pour les faire survivre les derniers rites anthropologiques.
Pierre Boulez: Je connaissais bien sûr le travail de Zingaro, j'en avais vu des extraits filmés, mais sans avoir jamais pu assister à l'un de ses spectacles. Nous nous sommes rencontrés, et je suis allé voir Éclipse, d'après la musique coréenne. J'ai trouvé ça splendide. À la sortie du spectacle, il m'a fait part de son projet de partir du Sacre du printemps de Stravinsky. Je lui ai donné l'entière liberté de faire ce qu'il souhaitait avec mon interprétation, ce qui est une règle pour moi. Je ne veux intervenir dans aucune décision, une oeuvre appartient à tout le monde. Ensuite, Bartabas m'a dit qu'il avait entendu le «Dialogue de l'ombre double», et qu'il désirait l'insérer entre le «Sacre» et la Symphonie des psaumes. Je lui ai répondu alors que j'aimerais que la clarinette soit présente lors du spectacle. La pièce est un dialogue entre une clarinette visible et une autre invisible retransmise par haut-parleur. Cette fonction est particulièrement importante, il a pris la suggestion très au sérieux: tout s'organise autour du clarinettiste dans cette partie de Triptyk. Il a très bien compris l'esprit de cette oeuvre. Les deux compositions de Stravinsky utilisent la masse orchestrale et la masse chorale, il y a donc un accord avec la présence vivante des chevaux. Au moment du Dialogue de l'ombre double, basé sur un seul instrument, il n'y a que les sculptures équestres, c'est-à-dire l'esprit des chevaux. Je trouve ce choix très intéressant, qu'il n'y ait que la représentation des chevaux et non plus leur réalité.
Mouvement : Vous vous êtes aussi rencontrés sur une idée du cercle qui fait de votre composition Dialogue de l'ombre double une pièce qui touche de manière concentrée à tous les points cardinaux, à tous les états spatiaux, temporels ?
Le clarinettiste fait un tour complet de l'horizon, à travers six points, six directions pour envahir l'espace. Cela, Bartabas s'en est totalement rendu compte lorsqu'il est venu entendre la pièce à l'Ircam. Et il a retranscrit cela dans un spectacle visuel, justement inscrit dans un cercle. Il ne l'a pas fait de manière terre à terre, mais avec une lumière qui vient éclairer alternativement les sculptures. Et puis, le clarinettiste reste seul sur scène comme il reste absolument seul dans la musique, alors que toutes les sculptures sont remontées dans le haut du chapiteau. La musique fait un cercle, la fin se passe au centre, puis seul le centre reste. Bartabas a repris cette fin par épuisement, il a très bien ressenti ce mouvement de l'oeuvre.
Yan Ciret,
Publié le 2000-07-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre, cirque, musique,
Mot(s) Important(s) : collaboration, rituel, clarinette, maîtrise,
Artiste(s) : Pierre BOULEZ (compositeur), Yan Ciret (rédacteur), BARTABAS (cirque),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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