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La démocratie est morte
L'auteur et metteur en scène Rodrigo García préconise la création d'un «réseau mental» pour résister aux attaques contre notre «niveau de perception», l'invention de la démocratie comme point de départ et non comme finalité.
Je refuse qu'on m'utilise comme un transmetteur de culture et je renonce donc aux auteurs que pourtant j'admire. Je me considérerais comme un traître si je consacrais ma vitalité à propager des oeuvres de Shakespeare ou de Samuel Beckett, pour n'en citer que deux. Il y a des gens qui font ça et qui savent pourquoi ils le font. Moi, je sais pourquoi je ne veux pas le faire, ma position, appelons-la anti, anticulture-que-je-ne-veux-pas-propager et que je ne désire pas pour les enfants de mes amis. Je prends donc congé d'une bonne poignée d'auteurs admirés, à qui je dois beaucoup: adieu Peter Handke, Heiner Müller, Thomas Bernhard. Adieu Pier Paolo, Anne Sexton, Ginsberg. Adieu Quevedo admiré. . . et bienvenue aux tout nouveaux par qui viendra le changement, parce qu'ils parlent sans pitié depuis le coeur de l'ineptie actuelle, depuis la pourriture et depuis l'espoir aussi.
Interroger la réalité, devenir grossier, sauvage et violent est une activité pleine d'espoir et d'une vision positive. Travailler à la création d'oeuvres de divertissement est une attitude d'un nihilisme délictueux: ces soi-disant artistes tiennent tout comme perdu. Ils disent: «Regardons ailleurs, laissons les choses telles qu'elles sont, le destin de l'humanité n'est pas entre nos mains.»
Je vais mettre une petite annonce avec photo à la page «Rencontres» de la presse porno: «Cherche garçons et filles pour participer à un réseau mental de plus en plus étendu.» Et en attendant, je relirai la Bible, parce que c'est un modèle excessif de théâtre et parce qu'elle contient la phrase suivante: «Wall Street, 11 septembre, 8 h 45 du matin. Celui qui tuera par le fer mourra par le fer.» Premier jumbo, premier impact.
Cette histoire du réseau mental est née d'une crise de rage contre l'attaque organisée à notre niveau de perception. Niveau de perception, comme ça, en général. Il y a eu un plan d'une Grande Nation et d'autres Grandes Nations qui a consisté à rabaisser le niveau de l'information. Augmenter la quantité de l'information et rabaisser au minimum les contenus. Résultat: le niveau de perception s'atrophie, mais il me semble que je l'ai déjà dit, non?
Maintenant, nous sommes des garçons et des filles bien moins sensibles. Nous avons une hypersensibilité épurée, liée exclusivement à ce qu'on peut acheter et vendre avec de l'argent. Et c'est tout. Mais moi, je parle de sensations intenses loin des zones commerciales et même de son propre foyer, lorsque dans celui-ci on détecte aussi une contamination.
Avec un ami, nous discutions de cette idée de «réseau mental»; lui, il a proposé, d'une façon ironiquement anodine, une biographie de chacun créée le plus possible à partir de l'extérieur. «Personnaliser une vie», m'écrit-il, «comme on personnalise un ordinateur». Moi, je veux être plus optimiste. Je dis que c'est maintenant que j'ai le plus de choix pour échapper à l'uniformité et je lui propose, par exemple, le «système Dylan Thomas», que j'ai breveté. Le «système Dylan Thomas» consiste à lire Dylan Thomas. Et c'est tout. C'est-à-dire, occuper son temps à ça. Et je répète: il y a, historiquement, plus de possibilités que jamais pour créer d'autres cadres à notre quotidienneté. Enrichir ma quotidienneté, c'est m'occuper de mes sens. Je puis utiliser ce temps à me garer dans la rue Serrano ou faire 30 kilomètres jusqu'aux soldes (à -50%) d'un Centre Commercial de banlieue, ou prendre ce temps pour faire une promenade. Mon chien et moi, nous nous promenons, et nous le faisons surtout pour donner raison à ce fou de Robert Wasler, qui a écrit: «Beaucoup de choses deviennent possibles en ce monde si on se donne la peine -et l'amour- de penser un peu à elles en faisant une promenade dans la campagne.»
Rodrigo GARCIA,
Publié le 2002-07-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : texte d'artiste
Thème(s) : politique,
Mot(s) Important(s) : subversif, contestataire, décloisonnement,
Artiste(s) : Rodrigo GARCIA (metteur en scène), Rodrigo GARCIA (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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