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Théâtre équestre
Le rituel des origines
Françoise Gründ, liée à la recherche anthropologique de Bartabas, l'accompagne lors de voyages comme au Rajasthan. Elle développe une réflexion sur les mythes et la symbolique des spectacles du créateur de Chimère et d'Éclipse.
Mouvement: Quels sont pour vous les grands axes symboliques du théâtre équestre de Zingaro? On trouve dans les mises en scène de Bartabas toute une série de grandes figures presque alchimiques: la croix, le pendu, la roue.
Françoise Gründ: Bartabas aime beaucoup se servir du symbolique. Dans tout ce qu'il a créé, il a trouvé un sens, il a chargé sa création de signes. Et certains signes lui correspondent plus que d'autres. Il travaille sur une piste et effectivement l'image de la roue vient tout de suite à la mémoire. Mais il a d'autres signes aussi, des étendues plates, un sens de la verticalité qu'il a dû trouver lors de son voyage en Sibérie. Bartabas cherche l'ailleurs, en permanence. Toutes ses réflexions l'incitent au voyage, c'est toujours cette référence au chamanisme qui le pousse à quitter son environnement immédiat pour aller plus loin. Il cherche comment se situer au milieu du monde, de ses contemporains. C'est cette errance qui fait de lui ce qu'il est. Je l'ai accompagné dans de nombreux voyages, notamment au Rajasthan pour «Chimère»: lorsqu'il va à l'étranger, il prend de l'étranger non pas ce qui peut lui être utile, mais ce qui lui semble le plus signifiant. Il est comme une éponge sensible à tout, aux couleurs, aux gestes et aux coiffures, aux animaux qui l'entourent, tout ce qui est en rapport avec le cosmos. Lors d'un voyage en Inde, nous étions assis dans un parc et des vautours venaient tout autour de nous. Comme nous ne bougions pas les vautours semblaient apprivoisés par notre petit groupe; Bartabas était dos contre un tronc d'arbre, puis des vaches en liberté sont venues. Il a retenu ce spectacle de liberté des animaux en Inde pour «Chimère». Avec «Éclipse», le rapport a été plus dur avec la Corée, qu'il a perçue dans une sorte de glaciation. Les musiques que nous y avons écoutées étaient, elles aussi, imprégnées de ce sentiment de glace. Pour «Triptyk», avec le Kalaripayatt, il se base sur les corps dravidiens des pratiquants de cette discipline. C'est là encore une culture chamanique bien antérieure à l'hindouisme. Ce sont des gens qui pensent que l'univers est partagé entre plusieurs mondes. Quand Bartabas parle de leur rapport à la terre, il ne se trompe pas, parce que les gens du kalaripayatt frappent la terre, s'allongent sur la terre, se servent de la terre comme d'une entrée pour un autre monde. Pour Bartabas tous les petits gestes, les petits faits ordinaires, forment le continuum de la vie. Il tire une sorte de fierté de son chemin en contresens du sens général. S'il a choisi les musiques de Stravinsky et de Boulez, c'est pour leurs qualités déstructurantes. Bartabas fait, depuis le début de Zingaro, une oeuvre de thaumaturge.
Mouvement : Le théâtre grec naît du corps démembré de Dionysos, le chamanisme passe par le corps dépecé du chaman. La théâtralité de Zingaro, passant par ces deux voies aux limites de la représentation, se rapprocherait-elle d'une vérité mythique ?
Françoise Gründ : Bartabas construit effectivement un mythe. Avec «Triptyk», il touche une idée intéressante sur la constitution de notre société. Cette idée se développe en trois parties: avec le Sacre du printemps et avec la «Symphonie des psaumes», il touche au monde du vivant, à l'univers du mou. Il fait presque un travail d'anthropologue, alors qu'avec le «Dialogue de l'ombre double» de Pierre Boulez, il touche au dur, il fait un travail d'archéologue. Or, à notre époque, qu'est-ce qui est conservé du patrimoine humain ? Tout ce qui est dur, ossifié, c'est la pierre au détriment de l'homme, dont la vie, la chair, la peau sont périssables, pourrissantes et sacrifiées. Ce sont des considérations qui sont au coeur de «Triptyk»: l'opposition tragique entre la peau, la chair, le périssable et l'ossifié, le minéral, le calcifié.
Yan Ciret,
Publié le 2000-07-01
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : musique, théâtre,
Mot(s) Important(s) : anthropologie, symbolique, héros, mythe, humain,
Artiste(s) : Françoise Gründ (auteur), Yan Ciret (rédacteur), BARTABAS (metteur en scène), Zingaro (cirque), Pierre BOULEZ (compositeur), Igor Stravinski (musicien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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