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Avignon, les auteurs de la scène

Premier bilan du festival 2004

Chapeau : Avignon 2004. Nouvelle direction, nouveau projet, après le cataclysme des grèves de 2003. Ni tabula rasa, ni reconduction à l'identique, le festival d'Avignon grandit, et négocie cette année un tournant essentiel, sans pour autant rompre avec son histoire, récente ou plus ancienne.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Réza BARAHÉNI écrivain
François BON écrivain
Bruno TACKELS rédacteur
Hortense ARCHAMBAULT directeur de structure
Vincent BAUDRILLER directeur de structure
Patrick BOUVET écrivain
Olivier CADIOT écrivain
Jan FABRE Metteur en scène
FESTIVAL D'AVIGNON festival
Frédéric FISBACH Metteur en scène
Ludovic LAGARDE Metteur en scène
Thomas OSTERMEIER Metteur en scène
Luk Perceval Metteur en scène
Charles TORDJMAN Metteur en scène

Texte : Dans l'édition 2004 du Festival d'Avignon, on retrouve tous les paramètres caractéristiques qui lui ont permis, d'année en année, de se survivre à lui-même depuis son origine, en 1946: l'amour des artistes, le choc des œuvres et la convergence des publics. Trois composantes qui ont pris cette année un tour décisif: des artistes de toute l'Europe se sont retrouvés derrière les murs d'Avignon devenue cité Babel des langues de la scène. Beaucoup de langues étrangères, en effet, des esthétiques inédites venues des quatre coins du continent, et peu de textes «répertoriés» par l'histoire théâtrale. Mais c'est à l'intérieur de notre propre langue que l'écriture devient le plus étrangère à elle-même, en particulier par l'incursion de nombreux romanciers dans le champ théâtral, comme Olivier Cadiot, Patrick Bouvet, François Bon ou Réza Barahéni, qui interrogent et ébranlent les codes et la grammaire traditionnelle du théâtre.
Toutes ces langues rentrent dans le vif du théâtre, et elles lui appartiennent bel et bien, quoi qu'en disent certains esprits chagrins. C'est que le festival d'Avignon 2004 a déjà fait couler beaucoup d'encre, parfois fielleuse, pleine d'affects contradictoires, signe que cette édition s'inscrit bien dans l'histoire du festival, qui n'a eu de cesse de susciter débats passionnés et paroles critiques.
L'objection récurrente entendue sur les places avignonnaises permet de dessiner une véritable ligne de fracture dans le paysage culturel d'aujourd'hui. Selon cette sensibilité, les spectacles vus cette année correspondent au degré zéro du théâtre, parce qu'ils ne mettent pas en scène des textes préexistants, ou alors le matériau textuel n'est qu'une des composantes de l'écriture scénique, suscité et produit avec un pour un ensemble plus large, constitué d'éléments chorégraphiques, audiovisuels, musicaux et techniques. Le théâtre serait en voie de disparition, parce que les artistes cessent tout simplement de mettre en scène des textes de théâtre, ou quand ils le font, le respect du texte, «à la virgule près» n'est plus leur préoccupation première.
Une telle analyse n'est pas fausse, elle est juste à considérer sans la charge de réprobation esthético-morale qui la leste généralement. Un nouveau regard sur le texte fonde en effet de nombreux projets artistiques. Luk Perceval ou Thomas Ostermeier n'hésitent pas à mettre en scène Racine (Andromaque) ou Ibsen (Maison de Poupée) en «traduisant-adaptant» leurs pièces pour les rendre plus puissantes scéniquement. Sans même parler d'actualisation, il faut y voir le souci de rendre vif et percutant un propos qui pourrait s'éteindre ou se ternir sous l'effet de la distance temporelle et sociale qui nous sépare de lui.
Quand Pippo Delbono s'empare d'Henri V de Shakespeare, c'est pour le transformer en «poème dramatique» qui révèle la force enfouie du dramaturge tout en construisant une parole absolument actuelle et lucide. Quant au Corneille de Frédéric Fisbach (L'Illusion comique), sa force scénique tient autant à l'intrigue qui s'y développe qu'à ce que permettent les matériaux textuels –qu'il va jusqu'à projeter sur le fond du théâtre, comme autant d'éléments concrets de l'illusion que le théâtre met en branle.
Quant au sacro-saint texte «de» théâtre, il est vrai que les plateaux d'Avignon ne l'ont pas ménagé. Mais ces atteintes à son intégrité formelle ne signifient pas pour autant que son sens profond ait été bafoué ou évacué. On assiste plutôt à une «profanation» du texte, au sens où il perd son statut sacré (son autorité qui règne en maître absolu sur tout le reste de la scène), et devient un matériau du sens, parmi d'autres, un élément qui s'associe à d'autres codes pour constituer une grammaire de la scène –dont le sens ne provient plus de la source unique d'un texte pré-théâtral entièrement constitué. La construction du sens naît bien de ce qui s'agence sur la scène, et le texte s'y recompose à mesure des exigences que provoque le processus théâtral -y compris dans un projet très littéraire comme celui de Charles Tordjman qui sollicite Daewoo, le roman de François Bon.
Le processus de travail parle de lui-même: le roman en train de s'écrire s'est accompagné d'une sorte de para-texte, ni adaptation, ni extrait, mais un véritable texte né du théâtre qui affronte la forme du récit et l'invite à d'inattendues métamorphoses. François Bon s'est donc trouvé en train de produire une sorte de double texte, bête à deux têtes tournée l'une vers le livre, l'autre vers la scène. Parlant de son compagnonnage avec l'écrivain Olivier Cadiot, le metteur en scène Ludovic Lagarde parle lui aussi de ce double régime où le livre vaut par lui-même en tant que livre, et à ce titre ouvre une seconde ère où il pourra devenir autre chose sur la scène.
Ce sont bien les éléments et matériaux qui nourrissent l'illusion théâtrale que nous voyons se multiplier sur les scènes. A commencer par la présence de plus en plus massive des techniques de sonorisation. Invisible ou surprésente, simple relais ou personnage à part entière, la voix sonorisée prend une part de plus en plus grande dans l'écriture scénique. On peut se demander ce qui se joue dans cette évolution des modes de jeu qui accompagne tout naturellement l'arrivée massive des micros greffés sur les corps: prothèse, relais, rapprochement, éloignement, humanisation, déshumanisation, effet de chœur ou au contraire d'isolement. Ce qui frappe le plus, c'est de voir à quel point, et avec une finesse quasi organique, ces techniques font maintenant partie intégrante du corps des acteurs.
On pourra objecter que le théâtre s'y perd, que sa substance est dans le texte, et que cette multiplication des agents du sens ne peut que lui nuire. On peut à rebours faire avec jan Fabre le pari inverse, en suggérant que la «conciliance» des formes artistiques, texte, musique, image et formes plastiques, n'a de sens qu'à faire grandir les forces du théâtre, en lui permettant de faire naître de grands poèmes pour la scène.
Et il est rassurant de vérifier que le public avignonnais est très réactif à ces formes nouvelles, contrairement aux pronostics blasés de nombreux directeurs de salles et autres professionnels de l'immobilisme. En dépassant la fameuse barre des 100 000 spectateurs (laquelle barre contraignait prétendument l'ancien directeur à faire un festival light ouvert à tous les goûts et saveurs présentes sur le territoire des scènes nationales), Hortense Archambault et Vincent Baudriller démontrent tranquillement la vacuité totale de ces arguments dominants, résolument réfractaires aux désirs artistiques. L'édition 2004, quoi qu'on en dise (et il s'en est beaucoup dit, même sur des projets apparemment très rassembleurs comme celui de Pippo Delbono, ou plus volontairement diviseurs, comme celui de Rodrigo Garcia) aura dessiné un projet artistique réellement audacieux et cohérent, en dehors de toute juxtaposition stratégique. Et le public, qui n'attend que ça, répond présent, affolant au passage les doctes pronostics du docteur Latarjet venu au chevet d'un édifice culturel en crise, certes, mais dont on a largement sous-estimé la sève artistique omniprésente, et qui n'attend dans tous les cloîtres de la ville...
Cette nouvelle perspective donne sans doute un peu le vertige, tant elle oblige à imaginer de tout autres cadres de production pour le spectacle vivant. Après avoir traversé l'ensemble des propositions visibles au Festival d'Avignon, on se dit que les schémas en vigueur ont vieilli d'un coup, et qu'il leur faudra eux aussi oser une réelle métamorphose. Si les lieux de productions dramatiques ont recueilli les fruits de la «festivalisation» depuis plus de vingt ans, il leur faudra sans doute réagir face au projet d'Avignon, qui ouvre largement ses portes aux artistes, dans une vraie durée, hors des coups ponctuels. Car les créateurs qui vont s'y produirent ne sont plus accueillis par Avignon, ce sont eux qui vont accueillir le public, dans la ville d'Avignon, qui n'est pas prête de cesser de nous faire rêver.

Bruno Tackels
28 juilet 2004


Date de publication : 01/08/2004


Inséré le : 01/08/2004 00:00