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Etats de désir
Forgeries, love and other matters, de Meg Stuart et Benoît Lachambre
Chapeau : Meg Stuart, chorégraphe new-yorkaise installée à Bruxelles avec sa compagnie Damaged Goods, retrouve Benoît Lachambre, Montréalais avec qui elle avait dansé en 1993
No Longer Readymade
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Mari-Mai CORBEL rédacteur
Benoît LACHAMBRE chorégraphe-interprète
Hahn ROWE musicien
Meg STUART chorégraphe
Texte : Les pièces dansées de Meg Stuart se construisent à partir d'improvisations suscitées par l'environnement (décor, lumières, costumes) du plateau et les projections imaginaires qu'il éveille. Dans
Visitors Only (2003), le décor d'une maison branlante à étage inspirait des danseurs qui se costumaient et se déformaient. Les saynètes s'engendraient suivant un parcours onirique, où un inspecteur en vidéo menait l'enquête, sur le sens (le désir). Le travail de Meg Stuart s'inscrit dans le genre grotesque-carnavalesque, il hybride en ce sens théâtre et danse.
Forgeries, love and other matters, un duo avec Benoît Lachambre sur le mensonge amoureux et la mièvrerie, commence ainsi aussi par un décor. Un relief couvert d'une épaisse moquette couleur terre, est piégé de chausse-trappes par où des bouts du corps peuvent s'enfoncer et dont un ressaut abrite une pièce. Le devers vallonné permet les dégringolades, les chutes. Ce contre-désert évoque de loin la fin du
Théorème de Pasolini où un patron milanais, tout nu, court en hurlant dans les sables. Les luttes politiques auraient été dépassées, l'inaboutissement du désir, accueilli. Meg Suart dit chercher à «atteindre le stade de la compassion». Les éclairages dorent et rosissent le moëlleux de la moquette; ils projettent un climat de tendresse espiègle.
Les chorégraphes dansaient
No Longer Readymade en 1993. Du duchampien «Plus Jamais Tout-fait» à «
Contrefaçons, Amour et Autres Sujets», la filiation surréaliste se retrouve dans une dramaturgie qui travaille le rapport à la scène comme celui du rêveur à son rêve. L'humour (des costumes, des maladresses) sous-entend l'étrangeté et l'absurde de notre condition. L'acte sexuel est suggéré dans un quasi rébus, par la danseuse qui s'arrose et le danseur qui vient lécher la moquette trempée. Ils ne se touchent pas. "
Si l'on ment, dit Meg Stuart,
c'est qu'on n'a pas accès à l'essence des choses". L'obscurité sur laquelle s'ouvre la pièce, reconduit l'errance nocturne qui est le lot de toute existence. Le musicien Hahn Rowe, en devant de scène, exprime peut-être l'existence d'un monde caché producteur de signes. À la tête d'un laboratoire nomade installé sur des valises, il compose en interactivité avec le duo, à partir de sons échantillonnés, de bruits électroniques, d'instruments à corde.
"
La musique accompagne ces endroits du corps que nous atteignons avec Meg Stuart, cette sensation de pression étonnante dans l'air" commente Benoît Lachambre. Le corps cahote, tremble, pantèle, crache, pleure, se mouille, symptomatise des humeurs, du conflictuel. La danse projette le conflit au dehors, dans le heurt. Dès la première scène, les amants assis sur des pliants de camping se retiennent de l'acte sexuel, las peut-être de lui céder. Les mouvements oscillent avec de brusques passages de l'influx nerveux d'un endroit du corps à l'autre, dans une kinesthésie chorégraphique de la déchirure. Ça hésite entre vivre et mourir, ça ne pirouette pas lyriquement. Si ça finit par se risquer aux développements du roman amoureux, la danseuse, la première, s'échappe. Le danseur alors se découvre comme un naissant, nu, en proie à une souffrance archaïque. Puis la danseuse s'emballe d'un placenta de cellophane pour renaître à l'envers. De l'espace scénique associé à la matrice, espace du rêve et des secrétions corporelles, du jeu, elle s'infiltre dans la pièce cachée qui est un salon médical aseptisé. Il n'y a rien à vivre ici, dit le médecin, amour et désir sont imaginaires, tout est comédie. Dernière étape, une excursion en camping sauvage. Les amoureux montent une tente idyllique portant une photo-impression d'un coucher de soleil. Le point final de la ronde solaire rompt avec le tragique passionnel et injecte un écart, un jeu avec l'impossible. C'est peut-être l'avant-dernière scène de la première scène...
Date de publication : 01/08/2004
Inséré le : 01/08/2004 00:00
Thèmes : danse,