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Notes d'avril

Croissance et représentations prévisionnelles

Chapeau : Les notes qui sont rassemblées ici ont été écrites dans les jours qui ont suivi le second tour des élections présidentielles d'avril 2002, des notes écrites sans visée et sans destinataire... Avril 2004, je me décide à reprendre ces notes en forme de questions sans réponses.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique (Mots-clés : )

Genre Ressource : édito / chronique

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 29

Jean-Charles MASSERA auteur
Jean-Charles MASSERA rédacteur

Texte : Biographie / Jean-Charles Massera (1,71 m, 70 kg) vit, travaille et télécharge dans le sud de la France. Il a publié quelques essais sur l'art et le cinéma, a très vite arrêté d'organiser des expositions d'art contemporain, a écrit une série de fictions documentaires pour une radio française écoutée par ceux qui avaient quelque chose entre les oreilles (La vie qui va avec), un discours hyper long prononcé à l'occasion de la destruction de seize maisons Catherine Mamet dans le cadre d'un festival assez branché en Bourgogne (Quelque chose en nous de général), deux faux débats télévisés pour une chaîne citoyenne allemande qui passe tout ce qu'on lui donne (Alles Klar : le débat), une pièce de théâtre mise en scène par Brigitte Mounier pour trois comédiennes totalement barrées dans le nord de la France (United Problems of Coût de la Main-d'Œuvre), plus quelques livres (Gangue son ; France guide de l'utilisateur ; Amour, Gloire et CAC 40 ; La Leçon de Stains (Pour une esthétique de la reconstitution) ; Pierre Huyghe The Third Memory et United Emmerdements of New Order). Il est actuellement sans emploi.


Tintin au pays du processus global d'accumulation (où l'on voit comment le gouvernement va faire pour que les gentils ne soient plus embêtés par les méchants)
Avril 2004. Souvenir d'une image inquiétante : entre les deux tours des législatives 2002, Nicolas Sarkozy, solennel, déterminé et posé, regarde des millions de téléspectateurs (d'électeurs potentiels) dans les yeux pour leur demander d'accorder leur confiance à l'UMP. Le représentant du futur gouvernement des Français s'engage à faire de la lutte contre l'insécurité, une priorité du gouvernement. Je suis dans une chambre d'hôtel, je ne regarde que rarement la télévision, je flippe. La réduction de l'espace politique et mental est en marche. Si l'une des figures fortes d'un des groupes politiques les plus représentatifs de l'échiquier politique français s'engage avec une telle emphase sur un projet aussi petit, quelque chose de grave a dû se passer, quelque chose qui a suffisamment ravagé nos subjectivités et nos consciences pour que celles-ci puissent être appelées à se désengager aussi radicalement du sens de la marche de nos sociétés. Mon quartier comme horizon et l'assurance de faire mes courses sans être emmerdé comme sens de mon vote. Je suis un électeur entendu et respecté dans toute mon étroitesse. La démocratie est en train d'atteindre un degré d'écoute des citoyens élevé comme jamais, et le refoulement des questions et des enjeux (du sens) que posent les récentes mutations économiques, sociales et culturelles des sociétés occidentales, une ampleur inédite. Le travail et l'encouragement de la petitesse et de l'étroitesse d'esprit les yeux dans les yeux comme perspective politique pour les années à venir.
Soit la mise en place d'un dispositif médiatique d'accompagnement de mon incapacité à penser au-delà et en dehors de mon espace familier. Promesse électorale d'une lutte sans merci contre les méchants et assurance que les affaires d'importance seront traitées sans que nous en soyons informés. La superficie de l'environnement immédiat de ceux qui ont peur des méchants quand ils sortent de chez eux comme délimitation de notre espace mental. La négation de ma capacité de penser et d'agir sur la marche de l'histoire qui est en train de s'écrire sans moi se précise. La politique cède la place à la politique de proximité.
Retour sur la condition d'électeur. Avril 2002, quelques jours après le second tour des présidentielles (notes consternées sur le vif).
Comment ne pas voir dans la versatilité et l'indécision d'une part non négligeable de l'électorat quant à la couleur de son vote quelques jours avant le premier tour de scrutin, voire dans l'isoloir, le signe d'une perte – non seulement de repères dans le « paysage » politique – mais également de la possibilité de pouvoir se reconnaître dans une représentation politique ? « Paysage »... Le « paysage » n'est pas le terrain. Les hommes et les femmes de terrain se seraient-ils mués en hommes et en femmes de paysage ? Un paysage indifférencié où les contenus importent peu... Un paysage animé par les seules échéances électorales et ce que les médias décident de représenter comme « l'actualité »... Un paysage où les rôles sont devenus interchangeables (la droite peut se faire élire sur des thèmes de gauche, la gauche reprendre à son compte des thèmes de campagne traditionnellement dévolus à la droite, etc.)... Un paysage qui ne renvoie à rien d'autre qu'à lui-même. Un paysage où les formes de sanction ou de reconduction des acteurs politiques tiennent le devant de la scène au détriment des contenus et de l'action politiques. Des contenus et des actions qui ne semblent plus exister que dans l'interprétation qu'en donnent leurs défenseurs ou leurs détracteurs. Rotation des réformes et permanence des problèmes. La politique semble constamment mise en échec. La réussite ne concerne que le monde de l'entreprise. A moins que les politiques ne revoient leurs objectifs à la baisse : alléger l'impôt sur le revenu, lutter contre le cancer, aider les familles dans leur mission d'éducation mais aussi les responsabiliser en cas de manquement à leurs obligations, mettre fin à l'impunité, durcir les contrôles sur les routes, etc.
A ce stade de réduction des dimensions de l'imaginaire politique, une question : si le « sursaut citoyen » et « républicain » de ces derniers jours a quelque chose de rassurant, comment ne pas être frappé par le contraste entre cette mobilisation massive et républicaine que nous venons de vivre et ce que l'on peut lire comme une absence croissante de « conscientisation » des enjeux et des processus qui sont en train de construire nos sociétés (le devenir-Tintin de notre conscience politique) ? De fait, l'incapacité à agir sur la marche des affaires du monde occidental (notre incapacité à la penser) – une marche des affaires qui serait désormais de plus en plus aux seules mains de la raison économique et financière et de moins en moins aux mains des responsables politiques, semble avoir conduit nos consciences à se recentrer sur des problèmes plus « abordables », plus localisables et surtout qui n'ont plus rien à voir avec cette marche des affaires qui nous dépasse totalement (La Provence contre Le Monde ; Le Magazine du contribuable contre le Financial Times). Une marche qui se construirait désormais sans nous, une marche qui ne serait plus pensée à l'échelle des individus, mais à celle des intérêts économiques et financiers. Une Histoire qui nous aurait définitivement transformés en spectateurs impuissants ou en figurants, en ayant pris soin de désactiver toutes nos capacités à être acteurs de cette même Histoire. Les banques, les marchés et les places financières seraient-ils désormais les seuls acteurs de poids dans la marche des sociétés occidentales (laissant aux intellectuels, aux artistes, aux journalistes ou aux représentants religieux le seul droit du constat et de la complainte ; et aux politiciens l'illusion de jouer les seconds rôles – le second rôle ayant la particularité de ne jamais faire basculer l'histoire au moment où il entre en scène) ?

Date de publication : 01/07/2004


Mots-clés : élections, média, image
Inséré le : 13/09/2004 00:00
Thèmes : politique, politique générale, politiques culturelles,