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Le théâtre allemand contre l'illusion

Chapeau : Artiste associé du festival d'Avignon 2004, Thomas Ostermeier y invite Castorf, Marthaler et René Pollesch. L'occasion de prendre le pouls d'un théâtre allemand en quête d'authenticité, où l'acteur n'est plus un artiste de la dissimulation.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 29

Barbara Engelhardt rédacteur
Frank Castorf Metteur en scène
Christoph Marthaler Metteur en scène
Thomas OSTERMEIER Metteur en scène

Texte : Dans cette optique, les collages de fragments constituent peut-être le seul moyen de rendre compte artistiquement de la perception d'un monde radicalement atomisé, brutal et privé de sens.
« L'authenticité », tel semble être aujourd'hui le mot magique du théâtre allemand. Les metteurs en scène sont à la recherche de ce que pourrait être une « crédibilité » au théâtre. La complexité et le caractère paradoxal d'une telle recherche, précisément en ce qui concerne ce médium particulier, sont évidents : mais la réalité reste sur les scènes allemandes le point central, autour duquel tourne le théâtre dans toutes ses formes : comment dire la perception de cette réalité ?
Par « réalité », on n'entend pas ici « réalisme », si ce n'est dans le sens de l'idée assez vague d'un « nouveau réalisme », qui se distancie d'un reflet de la réalité soucieux de fidélité au milieu et d'une reproduction naturaliste. Car il s'agit ici de la réalité vécue d'un état émotionnel, qui ne se produit pas seulement chez le spectateur. « Authentique », le comédien l'est aussi dans la réalité de son jeu, dont il est lui-même conscient et sur lequel il attire perpétuellement l'attention du public : le théâtre ne veut plus jouer de théâtre, c'est pourquoi il théâtralise l'acte de jeu lui-même. L'acteur n'est plus alors un « artiste de la dissimulation », mais s'affirme également en tant que personne à travers un rôle – lorsque celui-ci existe encore. Il tient son personnage à distance, en observant et en commentant ses propres agissements et son comportement sur la scène. Il travaille de manière permanente à l'encontre de l'illusion d'une possible reconstruction de la réalité par le théâtre. Au lieu de cela, il expose la théâtralité de la réalité, ou du moins de ce qui peut être perçu comme le « monde ».
Les moyens très théâtraux de cette prise de distance par rapport à sa propre action sont très variés à travers les scènes allemandes. En commentant de manière récurrente la situation scénique et son propre rôle, le comédien devient comme « privé », et expose ses agissements comme tels. Les formes de son jeu deviennent de plus en plus exaltées, parce que la théâtralité, sous une forme outrée et artificielle, est soulignée comme un langage scénique. Ainsi, on rompt avec le réalisme illusionniste, et le théâtre reste pour autant « authentique », quand la perception de la réalité présentée de telle manière devient transmissible comme une émotion crédible.
Mais lorsque le théâtre thématise la perception individuelle de soi et du monde, lorsque se retrouvent au premier plan les « faiseurs de théâtre » – acteurs et metteurs en scène – concrets et reconnaissables en tant que « producteurs », quelle place reste-t-il pour l'auteur et son texte ? Dans le théâtre allemand, ou tout au moins dans ses formes les plus poussées, celui-ci est souvent rejeté en dehors de la scène, même là où il fournit le matériau langagier et motive la confrontation avec la réalité. Des metteurs en scène tels que Frank Castorf ou Christoph Marthaler ne sont pas forcément représentatifs de tout ce qui se joue tous les jours dans les cent cinquante et un théâtres municipaux allemands. Mais les formes qu'ils ont élaborées marquent le théâtre allemand et sa jeune génération, qui d'une manière ou d'une autre semble se positionner par rapport à ces langages théâtraux spécifiques, que ce soit comme une inspiration qui débouche sur une autre forme, ou dans une simple démarche d'imitation.
Le principe fondamental de ces deux metteurs en scène, les collages de fragments, constitue peut-être le seul moyen de rendre compte artistiquement de la perception d'un monde radicalement atomisé, brutal et privé de sens. Ils communiquent une expérience : on ne peut embrasser du regard les causalités sociales, économiques et culturelles aujourd'hui, si tant est que celles-ci existent encore. Leurs travaux n'interrogent plus la logique de comportements et de pensées, mais ne trouvent leur signification qu'à travers l'impact d'une expérience fragmentée. Les étranges collages ne représentent pas une réalité, mais problématisent la façon dont le monde se constitue dans des visions spécifiques. En tant que collages précisément, ils recourent à des phénomènes culturels et à des formes d'expression sociales, pratiquant un recyclage de fragments, au départ étrangers au théâtre, d'une réalité qui tend à la théâtralisation. Ainsi, des formes théâtrales artificielles et des segments d'une réalité quotidienne spécifique (occidentale) se recoupent et se mélangent, et culminent souvent dans la réflexion expérimentale autour des questions du théâtre et de l'art lui-même. Aussi bien Castorf que Marthaler expérimentent les formes de représentations scéniques les plus diverses : des technologies et des médias nouveaux, une ironie ludique, une distance caricaturante et un rythme « artificiel » qui leur est propre. Cela sans l'ambition de fonder un théâtre susceptible d'expliquer le monde. Ce qui se transmet cependant à chaque fois, c'est une forme de malaise fondamental face à ce monde que l'on peut appréhender sans qu'il soit explicable, malaise qui est le moteur du travail ; ce qui, implicitement, débouche sur la critique des réalités contemporaines. Les collages, que ce soit à partir d'un texte littéraire ou selon une association libre, sont autant de compositions et de chorégraphies qui accentuent par tous les moyens leur caractère artificiel. Dans l'outrance théâtrale et un espace-temps antiréaliste, ils saisissent la crise du monde de manière beaucoup plus précise que bien des auteurs contemporains, qui tentent de fondre le même phénomène dans le moule dramatique d'une pièce jouable et reproductible.


Date de publication : 01/07/2004


Mots-clés : Festival d'Avignon, metteur en scène, Allemagne
Inséré le : 13/09/2004 00:00
Thèmes : théâtre,