Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Entre réalité et fantasme
Chapeau : I Apologize, création aux Subsistances de Lyon, jusqu'au 2 octobre. Entretien avec Gisèle Vienne.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : chronique (Mots-clés : )
Genre Ressource : édito / chronique
Apparence :
Rubrique : 30
Mari-Mai CORBEL rédacteur
Gisèle VIENNE Metteur en scène
Texte : Dès ses premiers spectacles en collaboration avec Etienne Bideau-Rey (
Showroomdummies, Stéréotypie...), Gisèle Vienne a développé une exploration singulière du rapport aux corps artificiels (marionnettes, mannequins, poupées) et du lien qu'ils entretiennent avec l'érotisme et la mort. Elle poursuit dans cette voie avec la création de
I Apologize, premier volet d'un diptyque qui trouvera son aboutissement au prochain Festival d'Avignon. Les textes au scalpel de l'écrivain américain Dennis Cooper (publié aux éditions P.O.L) servent ici de guide à une entreprise de glissement ambigu entre réalité et fantasme. Dans les sonorités de Peter Rehberg alias Pita ; Joanthan Capdevielle, Anja Rötgerkamp et Jean-Luc Verna sont, avec une vingtaine de poupées articulées figurant de très jeunes filles, les interprètes d'un jeu macabre et étrangement séduisant.
I Apologize, création de Gisèle Vienne, aux Subsistances à Lyon, du 28 septembre au 2 octobre. Tél : 04 78 39 10 02 www.les-subs.comENTRETIEN AVEC GISELE VIENNEVotre premier spectacle, Splendid's
avec Étienne Bideau-Rey recelait une atmosphère de meurtre, d'enfermement. ShowRoomDummies
et Stéréotypie
se centraient sur le fantasme sexuel ou onirique. I Apologize
évoque un crime. Comment en venez-vous à ces questions ?GisèleVienne: Ça se formule à mesure de mon travail. Je pourrais dire que les fantasmes sont révélateurs des angoisses, de l'attirance pour les tabous, des rapports fiction/réalité. Dans
ShowRoomDummies, on était parti de Sacher-Masoch et des mises en scène de Wanda [«la» Vénus à la fourrure]. Ensuite, les lectures de Georges Bataille ont beaucoup influencé l'ensemble de mon travail et le concept de continuité dans
L'Érotisme en est une problématique centrale. La «discontinuité» éprouvée entre notre corps et le reste du monde nous met dans une quête d'indistinction. Traiter du crime en lien avec l'érotisme témoigne de ce sentiment. Il métaphorise l'acte érotique comme dissolution de soi.
I Apologize demeure une réflexion sur un état d'être au monde et la difficulté de s'en sentir coupé.
Votre méthode de travail parle aussi de cette indistinction...En effet, chaque élément, que ce soit la construction du décor ou le maquillage par exemple, interfère dans la mise en scène. Lorsque nous fabriquons les poupées, je travaille sur leurs mouvements comme avec des interprètes. Dennis Cooper a écrit au fur et à mesure de discussions et d'aller-et-retour avec le travail de plateau. Comme Peter Rehberg. Le texte est devenu une partition sonore enregistrée. Enfin, le travail des interprètes, Jonathan Capdevielle, Anja Röttgerkamp et Jean-Luc Verna, ressort aussi de celui de chorégraphes et de metteurs en scène. Cette manière de travailler avec eux ne diffère pas de celle de la plupart des metteurs en scènes et chorégraphes actuellement en ce qui concerne l'implication des interprètes dans le processus de création.
De quelle situation s'agit-il?Il peut s'agir de quelque chose à venir comme d'un crime qui aurait objectivé un fantasme. Les situations sont soit réelles et il s'agit d'une reconstitutions dont on a certaines clés (des talons, un chiffon rouge), soit les clés présentées cristallisent en réalité des obsessions. Les jeunes garçons chez Dennis Cooper en sont les victimes mais
I Apologize concerne aussi bien une femme ou un homme.
S'agit-il d'un passage à l'acte? Quel rapport à l'acte de créer?Le travail artistique de Dennis Cooper(1) porte sur le fantasme érotique et ressort de la fiction tant le passage à l'acte semble impossible. C'est cette irrésolution du fantasme qui m'intéresse à mettre en scène, cette faculté à interroger sur scène des mises en scène d'ordre privé.
Quels sont les protagonistes? Le personnage de Jonathan Capdevielle est un adulte resté adolescent ni enfant ni adulte. Il est dans une quête d'identité qui passe par le sexuel. Soit il fantasme une situation extrême –un crime-, soit il est en train de le reconstituer avec d'autres personnages et de spéculer sur un passé. Il a une qualité de présence réaliste. En revanche, Anja Röttgerkamp et Jean-Luc Verna sont entre réalisme et fiction. Ce sont de jeunes adultes réels retouchés de manière réelle, ils sont déjà des icônes rock. Ils incarnent aussi des figures qui émergeraient de l'imagination du personnage de Jonathan Capdevielle.
Anja Röttgerkamp a un rôle de trouble-fête...Anja Röttgerkamp participe avec Jean-Luc Verna à susciter de l'indisctinction quant aux orientations et aux identités sexuelles. Par exemple, elle se travestit à un moment. Elle ajoute l'indétermination d'une figure androgyne ni enfant-ni adulte.
Quelle est la place des poupées? Les poupées ont aussi ce statut ambigu, de mannequins de reconstitution policière et d'objets interdits, fascinants et faciles à démolir. Raphaël Rubbens, Dorothéa Vienne-Pollack et moi-même les avons conçues à partir des questions que pose le lien entre mort et vie, et animé et inanimé et qui font référence au texte de Freud, L'inquiétante étrangeté. Elles sont quasi identiques les unes aux autres et de la taille de fillettes de douze ans. Elles portent cet uniforme intemporel d'écolières, propre à certains pays. Pour les visages, nous nous sommes inspirées de portraits d'enfants de Khnopff, qui ont un aspect sombre ou tragique. Leurs corps articulés générent une illusion de vie passive, cela permet d'évoquer des choses qui seraient violentes dans le réel et qui, dans le fantasme, restent liées à une confusion, à une douceur.
Que représentent l'apparence (leurs tatouages par exemple) de vos interprètes? C'est d'abord en écho à l'univers de Dennis Cooper qui reste sombre et violent même s'il est aussi investi d'une certaine pureté. C'est un stéréotype moins partagé que dans
Stéréotypie, celui de jeunes femmes mannequins mais il sert aussi à accélérer l'imagination. Ce qui me touche, c'est comment, dans la vie, une personne témoigne de son fantasme à travers quelques artifices théâtraux dépouillés de leur aspect magique. Souvent, on se contente de signes dérisoires – cette paire de chaussure-là – et on comble avec l'imagination. Ce que je trouve de beau dans le spectacle vivant, c'est le clivage entre un personnage très crû que l'interprète peut façonner avec le costume et ce qu'il est réellement.
Comment définissez-vous le fantasme?Je mets dans le terme «fantasme» la notion d'imagination. Il souligne la subjectivité de la réalité. La reconstitution est impossible, même par le souvenir. Il y a des zones d'ombre où l'on projette. Le fantasme s'immisce. Au théâtre, cela interroge la représentation.
Il y a un rapport entre l'ordre social et le fantasme sexuel... Au départ d'
I Apologize, on était parti sur une micro société, qui pourrait faire référence à
Salo, le film de Pasolini (2), et qui montre cette perversion d'un ordre qui jouit de lui-même. À mesure du travail, on a abouti à faire le portrait du personnage de Jonathan Capdevielle. (L'aspect de l'organisation d'une société sera repris dans une seconde partie avec Catherine Robbe-Grillet lors de la création du spectacle à Avignon en 2005 et tournera autour du personnage de Anja Röttgerkamp). J'ai été aussi marquée par une exposition à Bordeaux, Présumés Innocents, sur l'enfance dans l'art et par l'article de la commissaire Stéphanie Moisdon-Trembley qui évoquait entre autres les perversions possibles de l'ordre pédagogique.
Une poétique du fantasme permettrait de se réconcilier avec sa violence...Il y a ce paradoxe que les artistes qui traitent du fantasme violent montrent un respect de l'humain privilégié. Dennis Cooper s'est par ailleurs révélé la personne la plus juste pour lire ses textes. Sa voix reste simple tout en étant habitée par cette violence du fantasmatique.
D'où vient le titre? Dans
Try de Dennis Cooper, un adolescent tient un journal qui s'appelle
I Apologize.
Propos recueillis par Mari-Mai Corbel.
(1)-Voir la conférence de Dennis Cooper à la Villa Gillet en janvier 2004 publiée sous le titre de Violence, faits, littérature (P.O.L.) qui rend compte magistralement de cette confusion à partir de souvenirs d'enfance.
(2)-D'après Sade, Salo ou les 120 jours de Sodome.
A noter:
Lecture. Au bord du gouffre de David Wojnarovicz (Ed. Le Serpent à Plumes) par Jonathan Capdevielle et Dennis Cooper. Aux Subsistances, à Lyon, le 2 octobre à 17h.
Table ronde « La littérature et la sexualité entre l'intime et le public » En présence de Catherine Robbe-Grillet, Jacques Henric, Catherine Millet et Bruce Benderson. Aux Subsistances, à Lyon, le 2 octobre à 18h.
Date de publication : 01/09/2004
Inséré le : 14/09/2004 00:00
Thèmes : théâtre,