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L'éveil continu




Le festival d'Automne à Paris offre cette année une riche programmation avec notamment des hommage à Michel Foucault et à Carmelo Bene.



Les disparus sont toujours là. La création contemporaine est évidemment nourrie par une histoire des formes, des mots et des corps. Loin de tout mausolée, quand des traces restent à l'œuvre, que des ruptures passées continuent de faire sillon dans le présent, que des pensées constituées restent ouvertes au monde qu'elles ont contribué à façonner. Cette persistance balise le chemin des recommencements. « Il faut continuer, il faut dire des mots tant qu'il y en a, il faut les dire jusqu'à ce qu'ils me trouvent », disait Michel Foucault dans sa « Leçon inaugurale au Collège de France », le 2 décembre 1970.(1)
Vingt ans après la disparition du philosophe, sa pensée reste un ferment de désobéissance aux ordres disciplinaires et aux verrous moralistes d'une société de surveillance. Qu'une manifestation comme le festival d'Automne à Paris rende hommage à l'éclaireur Foucault, non pas sur un mode exclusivement commémoratif, mais en proposant un « atelier », auquel concourent notamment le metteur en scène Jean Jourdheuil et le plasticien Thomas Hirschhorn, voilà qui dépasse le clivage trop souvent entretenu en France entre milieux intellectuels et artistiques.
Certains artistes sont des « opérateurs d'intensités », pour reprendre la formule dont Gilles Deleuze avait gratifié Carmelo Bene, auteur, metteur en scène et cinéaste italien mort en 2002. Le festival d'Automne réactive la mémoire de cet « histrion scélérat » (2) qui avait fait scandale en 1977 avec un double spectacle, Roméo et Juliette et SADE. Cette radicalité d'un « théâtre charnel », Romeo Castellucci en est aujourd'hui l'un des singuliers continuateurs.
De la tragédie grecque (ressourcée par l'écrivain Martin Crimp ou par la compagnie flamande Dood Paard) au cinéma fondateur de D.W. Griffith (remixé par DJ Spooky dans une performance multimédia), en passant par l'érotomanie fétichiste du photographe Pierre Molinier (qui suggère une mise en scène à Bruno Geslin), les textes d'Heiner Müller et d'Elias Canetti (où le compositeur et metteur en scène Heiner Goebbels puise énergie et liberté) et la figure de Walter Benjamin (sujet d'un opéra de Brian Ferneyhough), nombreuses sont les intensités d'hier qui réapparaissent dans la création contemporaine. Le festival d'Automne révèle quelques-uns de ces héritages en contrebande. Ainsi en va-t-il du travail d'Anna Halprin, pionnière de la post-modern dance, invitée pour la première fois en France à plus de 80 ans, et dont les « explorations » se prolongent dans les chorégraphies d'Alain Buffard ou de Maria La Ribot.
Mais rien n'advient en droite ligne. L'ordre des représentations est strié de failles. Dans le regard acéré de Nan Goldin, qui crée une installation à la Salpêtrière, cette fracture passe entre les pôles de la « sainteté » et de la rébellion. Entre le désir et l'institution, dont Foucault pointait le « vieux partage », l'abîme est parfois incommensurable. Rien de plus réjouissant, alors, qu'une « institution » comme le festival d'Automne à Paris et ses animateurs, Alain Crombecque, Marie Collin et Joséphine Markovits, sachent tenir en éveil les champs d'intensités qui aimantent le vif aujourd'hui, le décillent de ses simulacres et éprouvent pleinement son indisciplinaire « hétérotopie », pour reprendre un terme forgé par Foucault.


1. Michel Foucault, L'Ordre du discours, Gallimard, 1971.
2. Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits, Festival d'Automne à Paris, 1972-1982, Messidor/Temps actuels, 1982.



Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2004-09-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : édito
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Ann HALPRIN (chorégraphe), Michel FOUCAULT (philosophe), Carmelo BENE (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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