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La zone de danger


Entretien avec Jan Fabre



Théâtre des limites que celui de Jan Fabre ? Ce «guerrier de la beauté» s'explique sur la nécessité de «repousser les frontières».


Mouvement : Votre travail actuel de mise en scène s'inscrit-il, à vos yeux, dans une continuité par rapport à vos toutes premières performances au début des années 80?
Jan Fabre : Mon travail est sans cesse marqué par des ruptures, parce qu'à chaque fois je m'invente de nouvelles règles. . .Mais en même temps, c'est un peu comme si j'écrivais un livre infini, avec de nouveaux chapitres, des errata, des choses que je réécris. . .Le plus important dans mon travail reste le corps humain, l'acteur, le danseur. C'est de travailler, de penser, de créer avec des gens. Vers la fin des années 70, lorsque je préparais des solos, je travaillais toujours avec des philosophes, des gens plus âgés que moi. L'une des raisons pour lesquelles j'ai commencé à faire du théâtre et de la danse, c'est que je voulais travailler avec des gens de ma génération. Ma vie était stimulée par des énigmes : ce que les gens ne voulaient pas dire, ce que je ne pouvais pas lire, ce que je ne pouvais écrire, ce que je ne pouvais dessiner. . .C'est encore pour cela que fais du théâtre.
Si je survole rétrospectivement ces vingt dernières années, dans mes premiers solos, mes chorégraphies, mes opéras ou des textes, il y a bien sûr des thèmes qui reviennent et qui ne cessent de s'approfondir. Mon dernier spectacle tourne encore autour de ces questions : Qu'est-ce que le corps? Qu'est-ce que le corps politique? Comment le corps change t-il? Comment mon propre corps change-t-il ? Je me suis posé ces questions, et je me les pose encore aujourd'hui, peut-être de façon différente.


Mouvement : Vous êtes auteur, scénographe, plasticien, metteur en scène, chorégraphe. Traitez-vous différemment la notion d'espace lorsqu'il s'agit d'une oeuvre plastique, d'une installation, ou que vous abordez le plateau de théâtre?
Jan Fabre : Pour l'ensemble de mon travail, un des facteurs qui me préoccupe depuis des années, est «l'espace qui parle». Lorsque je traite l'espace sur un plateau de théâtre, cet espace est toujours défini par l'idée du spectateur parfait: le roi. C'est le meilleur public possible, pour moi, mis aussi pour les acteurs ou les danseurs. De cette perspective vient comme un reflet de l'univers, qui ne le reflète pas directement mais qui lui est consubstantiel, comme si deux miroirs étaient disposés face à face. Dans mon théâtre, à partir d'un espace donné, il y a toujours les lignes des acteurs ou des danseurs; c'est-à-dire, comment je les place. Cette «topographie» se fait toujours par rapport à ce point de vue parfait.
Et puis, bien sûr, il y a l'espace sur papier; le dessin, où l'espace devient infini. Le dessin devient comme une peau, une peau que je blesse, que je détruis. Dans l'espace plat d'un dessin, tout est possible. Dans l'espace déterminé du théâtre, on a toujours affaire aux gens, avec leurs émotions, leurs limites physiques : même si on essaie de tirer cela au maximum, cela reste un espace déterminé.

Quand je fais une installation pour un musée ou pour une galerie, il s'agit plus de l'objet en lui-même, et de la proportion que prend cet objet dans l'espace d'exposition. Dans mon travail de plasticien, il s'agit toujours d'objets statiques, et cela devient alors une question d'équilibre secret entre la proportion, l'espace et le spectateur qui peut tourner autour de l'oeuvre. Alors que dans le théâtre, il y a toujours ce point de vue parfait du roi qui regarde cet univers qui entre en concurrence avec le sien.

Jean-Marc ADOLPHE, Hendrik Tratsaert,
Publié le 2000-07-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : danse, théâtre,
Mot(s) Important(s) : corps, espace, limite, guerre, rupture,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Jan FABRE (metteur en scène), Hendrik Tratsaert (rédacteur), Michel FOUCAULT (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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