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Déclinaisons fictives




Stand, la dernière création de Claudia Trozzi, est un dispositif d'exposition photographique intégrant les dimensions spatiales et temporelles du spectacle.


L'œuvre de Claudia Triozzi n'a de cesse d'explorer les versants d'une même histoire : celle d'une femme en solo cherchant à prendre possession d'une identité en proie avec le quotidien. Tentatives vouées à l'échec puisqu'il n'est pas question pour Claudia Triozzi de se complaire dans l'exécution et la finalité qu'impose le geste quotidien, mais de faire de ce geste le lieu d'une dérive identitaire. Prétextes donc, capables de mettre en abyme une féminité en marge des systèmes d'exploitation. Le féminin selon la chorégraphe italienne contamine les espaces de représentation sociale tels que la maison (Park, 1998) ou les lieux de travail (Dolled up, 2000) pour opérer un déplacement de l'intérieur. Implosion du cadre pour une redéfinition des notions de représentation et d'action. L'espace scénique, la photo et la vidéo sont les lieux d'incarnation de l'artiste, un espace de projection aussi pour toutes les tentatives d'appropriation de soi. Il n'est donc pas étonnant de voir Triozzi faire subir à ces cadres artistiques – et de fait à son statut d'artiste – le même traitement qu'à ses personnages féminins et aux lieux qu'elle explore. En effet, Claudia Triozzi remet constamment en jeu son propre cadre d'interprétation et les questions de présence artistique pour offrir les faces cachées d'un corps multiple et insaisissable, tantôt surexposé tantôt dissimulé. Si les personnages qu'incarnait Claudia Triozzi jusqu'à Dolled up semblaient vouloir s'imposer dans un univers collectif, concret et bien réel – celui d'engager son corps dans des actions qui lui assureraient son appartenance au monde des « bien vivants » – ceux de ses deux dernières pièces The Family Tree (2002) et Stand (2004) ont fait table rase des appartenances sociales et des images toutes faites. The Family Tree déroulait le fil d'une généalogie que l'on supposait être la sienne, toute concentrée dans ce personnage qui ne cessait d'affirmer, de murmurer ou d'éructer en de multiples tessitures de la voix et du chant son histoire à sa façon. Histoires qui auraient eu pour finalité de purger tout lien avec la communauté des siens – sociale, familiale, mais aussi chorégraphique. En délaissant une féminité définie par un cadre social (et artistique), Claudia Triozzi aborde avec Stand une représentation d'elle-même fantasmée, burlesque, qui trouve son point d'ancrage dans des photographies dont le traitement visuel échappe à toute tentative de codification et renvoie à des temporalités et des esthétiques différentes. Claudia Triozzi donne libre cours à ses mises en scène fantasmagoriques en s'invitant dans les appartements des autres. Ces lieux d'ordinaire espaces de vie, elle les utilise pour les mettre au service de ses fictions les plus intimes. Avec Stand, Claudia Triozzi opère un déplacement du corps actif et laborieux de ses premières pièces vers un corps qui se rêve et se donne les moyens de sa propre mise en scène. Un corps délesté de son poids, capable de s'incarner à l'infini dans l'artifice de l'image. Claudia Triozzi éradique sa présence scénique au profit d'une présence purement visuelle. En d'autres termes, il n'y a point de Claudia Triozzi dans le dispositif scénographique qui s'offre au spectateur, sinon hors champ, dans un petit coin sombre du plateau, le dos tourné au public. Que nous reste-t-il de Claudia Triozzi ? De sa présence qui pourrait se porter garante du label spectacle vivant ? Sa voix qui halète et ricane, grogne et mugit, qui éructe des sons et libère, de concert avec les images surexposées au regard du public, du sens accordé à tout langage identifié. Claudia Triozzi s'incarne dans sa voix, et c'est bien là la seule concession qu'elle fait au spectacle vivant. Pour le reste Triozzi – ou plutôt les déclinaisons fictives de Claudia – joue entre présence et absence dans le dispositif d'exposition qui se déroule sur le lieu de la scène et dans le temps du spectacle. Le temps et l'espace chorégraphique se déroulent circonscrits dans cette structure ouverte au public – zen et efficace comme un stand de salon informatique – et dans le dévoilement progressif des photos, au rythme des avancées et des reculs plus ou moins lents vers le public, pour disparaître et laisser la place à d'autres séries. La mise en tension ne se fait plus dans une relation de corps à corps, comme c'est le cas dans le spectacle vivant et plus particulièrement dans la danse, mais entre la temporalité et la spatialité éprouvées par la mise en scène des photos et le spectateur. Car contrairement à la mise en espace de clichés dans des espaces de type muséal où le visiteur expérimente la photo dans un temps qui est le sien, Claudia Triozzi ordonne un temps de visibilité propre à chaque photo, impose de manière tenace sa réception, jusqu'à laisser cette impression que les corps visibles sur l'image existent bien au-delà du simple flash rétinien. Vision persistante, parfois envahissante, les femmes-Claudia s'acheminent jusqu'à ce que s'efface toute tentative de résistance et de mise à distance. Jusqu'à cette image finale, burlesque et trouble entre toutes, d'une Triozzi faisant irruption dans le décor factice d'une chasse à courre, chevauchant un cheval en carton-pâte pour un strip-tease glamour et naturaliste. Clin d'œil en chair et en os d'une femme pour qui la voie du spectacle reste multiple et malléable.

Biographie : Claudia Triozzi, danseuse et chorégraphe italienne, est installée à Paris depuis 1985. Parallèlement à son travail d'interprète (avec entre autres Odile Duboc, François Verret ou Alain Buffard et Xavier Leroy) elle crée des pièces où elle se met en scène en solo (La Vague, 1991, Les Citrons, 1992, Gallina Dark, 1997, Park, 1998, Bal Tango, 1999, Dolled up, 2000, The Family Tree, 2002, Stand, 2004). Depuis ses premières créations, Claudia Triozzi met à l'épreuve les paradigmes du spectacle chorégraphique. L'espace de représentation, les modes d'interprétation propres au danseur et les notions mêmes du spectacle font l'objet d'une perpétuelle remise en question. De pièce en pièce, d'espaces d'exposition en scènes de théâtre, Claudia Triozzi repousse les limites du corps et les espaces de visibilité du danseur.

Stand sera présenté au Centre Georges Pompidou à Paris du 16 au 18 novembre 2004.


Alexandra BAUDELOT,
Publié le 2004-11-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse, performance,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Claudia TRIOZZI (chorégraphe-interprète), Alexandra BAUDELOT (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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