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DJ Spooky remixe le Ku Klux Klan




DJ Spooky, artiste inclassable, débarque à Paris pour une soirée exceptionnelle où il remixera Birth of a Nation, fresque raciste de la guerre de Sécession. Rencontre avec une âme engagée.


Le dernier projet de DJ Spooky, que l’on pourra découvrir à Paris, dans le cadre du festival d’Automne, le 25 novembre prochain au théâtre du Châtelet, active sa théorie du « mix » (voir l’entretien ci-dessous, que Spooky nous a accordé en juillet à New York) dans le domaine très actuel du cinéma et de ses implications politiques. Prenant appui sur le « film patrimonial » par excellence de la nation américaine, l’impressionnant (mais notoirement infect sur le plan idéologique) Birth of a Nation de D.W. Griffiths, qui date de 1915, DJ Spooky développe son attirail multimédia au service d’une réflexion on ne peut plus contemporaine. Le public new-yorkais, auquel la performance était présentée dans le cadre du Lincoln Center Festival (la première avait eu lieu lors du festival de Vienne au printemps), a salué avec chaleur la réinterprétation de cette vaste fresque sur la guerre de Sécession. A noter que l’ensemble est mixé avec des extraits de chorégraphies signées du mythique chorégraphe noir-américain Bill T. Jones. Aura-t-il été particulièrement sensible à l’« oxymore » qui consiste à accompagner ce film raciste par un montage ingénieux de pièces spécialement composées pour l’occasion sur un beat sans conteste afro-américain ? Sans doute, car la « mix culture » est une culture non seulement de l’appropriation, mais aussi de la réappropriation (le projet s’appelle pertinemment Rebirth of a Nation). Il se peut cependant que le plus frappant ait été les échos que ce film et cette façon distanciée/concernée de l’interpréter par l’échantillonnage généralisé ne manquent pas de produire avec la situation de l’Amérique en 2004, « fracturée » en deux camps résolus à en découdre. Meurtrie par l’arrogance et la médiocrité au plus haut niveau du pouvoir, sorte de Ku Klux Klan (qui avait fait de Birth of a Nation son principal moyen de propagande) de l’ignorance et de la cupidité à visage découvert, cette Amérique-là a bien besoin de projets artistiques intelligents et accessibles comme celui de DJ Spooky. Qui a dit que la popular culture devait être le monopole de l’industrie ?


Quelle relation entretient votre spectacle Rebirth of a Nation avec vos réalisations précédentes, notamment avec votre dernier CD et livre, Rhythm Science ?
« Je suis très intéressé par le fait de mobiliser différentes stratégies pour présenter la culture DJ en dehors des clubs. Cette culture n’est pas faite que de rythme, de beats, mais elle est là pour créer un environnement musical à grande échelle. D’où les projets multimédia, les livres, etc. Lorsque nous écoutons de la musique, nous sommes intégrés dans un contexte – selon ce qu’il est, nous ignorons purement et simplement ce que nous entendons, ou bien nous le percevons de manière très concentrée, par exemple lors d’une performance sur scène, ou bien encore nous répondons au signal, comme dans le cas de la musique militaire. J’essaie de comprendre comment fonctionnent ces réponses conditionnées par l’environnement, d’aller au fond de ces choses-là. Mon travail se préoccupe de citations, d’échantillons : je tente de capter le langage musical dans la manière avec laquelle il évolue dans le monde. Et puis, bien entendu, une autre idée que je poursuis par ailleurs, c’est d’essayer de présenter au public ce que peut signifier un art d’avant-garde au XXIe siècle.

Rhythm Science soulignait par ailleurs les effets « démocratisants » du mix…
« On peut considérer la démocratisation de la culture sous l’angle suivant : de plus en plus de gens donnent du sens et développent une motivation d’ordre artistique par rapport à ce qu’ils voient ou entendent. Même des films comme Star Wars ont été remixés par des adolescents, qui ont envoyé le résultat à l’adresse électronique de George Lucas. Ils lui disaient : "Tiens, nous avons fait mieux !" Il existe également un remix du premier Harry Potter. Si l’on suit cette idée plus avant, on se rend compte que nous développons actuellement ce que j’appelle une "conscience multiple". Je veux parler non seulement d’une fragmentation de la réalité, mais de notre propre façon de la percevoir, ce qu’aux Etats-Unis, on appelle Attention Deficit Disorder (ADD). Pour moi, il ne s’agit pas d’un désordre ; au contraire, c’est un bon signe, attestant que l’on traite des perspectives multiples et que l’on est capable malgré cela de concentrer suffisamment son attention pour coordonner l’information. Mon spectacle, avec les cinq écrans, les deux platines, les trois vidéos, etc. en est un bon exemple !

Si l’on devait dresser la liste de vos modèles, il faudrait citer des créateurs aussi variés que Ralph Waldo Emerson, Iannis Xenakis, Sun Ra, Gilles Deleuze, Grandmaster Flash, James Joyce, Eminem et les auteurs de science-fiction « cyberpunk ». Qu’est-ce que tous ces gens ont en commun ?
« Ils convergent simplement dans ma sensibilité. Prenons un exemple : le flux de conscience chez James Joyce est clairement du DJing avant la lettre ! La musique DJ, c’est un fleuve, mais un fleuve d’expression, de poésie, qui donne un sens, notamment par le travail de la mémoire, comme dans l’écriture de Marguerite Duras également. A mon sens, DJing signifie "jouer avec la mémoire", mais dans le cadre d’une mémoire sans cesse renouvelée par le mix. Ce flux de conscience est un "jus de mémoire". C’est pour cela que je parle d’un jeu de citations. Et tout cela a commencé avec Grandmaster Flash et ses Adventures on the Wheels of Steel, le premier disque qui part de l’idée d’utiliser d’autres disques : c’est indéniablement un prédécesseur important. Mais Antonin Artaud, que vous n’avez pas cité, en est un autre. Il a proposé le terme de "réalité virtuelle" à propos de son théâtre de la cruauté. Son théâtre était un théâtre de symboles, mais le vrai théâtre de symboles à vrai dire, pour moi, c’est la musique. Chaque artiste est comme un disque.

On lit parfois dans la presse spécialisée anglo-saxonne que dans votre production, le « discours » serait plus important que la « substance ». Avec Optometry et maintenant Rhythm Science, ces critiques semblent s’être tues et considérer votre travail comme plus engagé et recherché qu’avant. Qu’en pensez-vous ?
« En quelque sorte, chacun de mes projets signifie quelque chose de différent, et pourtant, tous poursuivent la même idée. Je ne dirais pas que ma production devient de plus en plus personnelle, mais que chaque projet possède sa propre raison d’être. Je vais par exemple travailler l’année prochaine autour de la mode vestimentaire. De la même manière que Xenakis transcrivait l’architecture en musique, je vais faire des "vêtements musicaux", un produit mixé, avec un matériau composé d’éléments biodégradables. Une fois dépliée, la couverture du CD pourra servir de vêtement, mais également de tente pour réfugié. Un autre exemple : mon prochain ouvrage, qui sera intitulé Sound Unbound. Il s’agira d’une anthologie sur les œuvres multimédia et le sound art. L’idée est que ce livre soit une compilation, comme pourrait l’être un CD. C’est ainsi que j’ai fait appel à des artistes très différents : l’introduction est signée Steve Reich, Moby a apporté sa contribution sous la forme d’un essai, Ryuichi Sakamoto y publie un entretien avec le Dalaï-Lama, Grand Masterflash est présent aussi, et je propose moi-même une rencontre avec Afrika Bambaata.

De votre travail sur Birth of a Nation, vous écrivez sur votre site Internet ( www.djspooky.com/articles/rebirth.html ) : « Si vous comparez le flux présent dans le film avec celui des mixes des DJs, vous pouvez observer une logique comparable à l’œuvre : il s’agit de sélectionner les sons pour créer une narrativité. Je suppose que c’est comme voyager par synecdoque. »
« L’idée de la métaphore est effectivement très importante. Lorsque vous écoutez un disque, ce que vous percevez, en réalité, ce sont des symboles. Vous n’écoutez pas seulement ce qui est enregistré, mais toute la symbolique qui y est attachée. Mon travail consiste à m’emparer de ces symboles et à créer une forme de collage susceptible de provoquer dans le public une tension entre sa perception a priori de ce qu’est l’art contemporain et ce qu’il entend réellement. La musique est une manière de poser des questions : le public écoute un essai, une œuvre ouverte aux significations. Il y a en cela dans mon travail des échos de l’écriture d’Alain Robbe-Grillet, du cinéma d’Alain Resnais, avec leurs narrations centrées sur des petits fragments, ou encore de la production musicale des futuristes italiens – à la différence que mon médium vient de Manhattan downtown, du hip-hop. Tout mon travail est lié au fait que j’appartiens à un contexte dans lequel la performance fait partie du concept d’art. L’influence des artistes français du Nouveau Roman et de la Nouvelle Vague se retrouve dans mon spectacle : chaque personnage est associé à des plans architecturaux distincts. Chacun de ses mouvements change la configuration du dessin. Je remixe ainsi la manière avec laquelle les personnages communiquent entre eux, ce qui donne des échanges symboliques. En tant que cinéaste, D.W. Griffiths a d’ailleurs anticipé nombre de ces pratiques dans sa manière de diffracter, tout au long du film, un récit avec des intrigues multiples et simultanées.

Comment avez-vous procédé concrètement ? Etes-vous parti du film de D.W. Griffiths, de la musique, ou de la vidéo de Bill T. Jones ?
« Mon action a consisté à reconstruire le film, reconfigurer les séquences. Au départ, je voulais dénoncer les hiérarchies sociales résurgentes dans la culture américaine
– de l’élection de George W. Bush en 2000, lorsque des électeurs noirs ont été rayés des listes dans le Sud, à l’impact du cinéma qui mène à l’élection d’Arnold Schwarzenegger en Californie. Et les couches superposées, les nuances du film proviennent des images empruntées à l’étude des danses du Sud par Bill T. Jones, qui analyse la fonction du langage corporel dans une culture hautement stratifiée et presque néo-féodale. Mais tout cela est lié : ma composition musicale est elle-même poésie, ou encore une forme de chorégraphie. De la même manière que l’interprétation par Bill T. Jones de certaines danses est une forme de chorégraphie du film. Celui-ci joue avec des fragments de gestes, auxquels j’ai associé les fragments de mouvements du chorégraphe.

Observez-vous le public pendant le spectacle ? Établissez-vous un lien avec lui, comme dans une discothèque ?
« Il n’y a qu’un pas entre le contexte et le contenu. Dans un club, si je me mettais à diffuser des images très oniriques du Ku Klux Klan, je ne suis pas sûr que cela passerait si bien que ça. Par ailleurs, dans une salle d’opéra, si je me lançais dans les rythmes fracassants que l’on a habitude d’entendre dans une discothèque, ça ne marcherait pas mieux. Alors j’évolue d’un contexte à l’autre, ce qui me permet, en tant qu’artiste, de dépasser les contraintes imposées par le système, celui des galeries, des festivals ou des discothèques – chacun ayant ses propres limites. Au bout du compte, il s’agit d’un art libéré et détaché des conditions "normales" que nous acceptons habituellement lorsque nous pensons à la culture élitiste d’une part et à la culture populaire d’autre part. Je m’efforce d’abolir cette distinction. »

Biographie : Artiste conceptuel, figure emblématique de l’« abstract electronica », théoricien : il est difficile de mettre Paul D. Miller, alias DJ Spooky, dans des cases. Touche-à-tout de talent, il expose des remixes vidéo à la célèbre Paula Cooper Gallery à New York, écrit beaucoup (son ouvrage Rhythm Science, superbement mis en page et accompagné d’un CD, a été publié cette année par le Massachusetts Institute of Technology), signe des albums respectés (dont les récents Optometry et Dubtometry, remix du premier, où il travaille avec Lee « Scratch » Perry). Lorsqu’il ne travaille pas dans son studio de Manhattan, il n’est pas rare de le croiser dans les clubs de la vieille Europe ou du continent asiatique en compagnie de Ryuichi Sakamoto, Yoko Ono ou Thurston Moore des Sonic Youth.

DJ Spooky présente Rebirth of a Nation le 25 novembre 2004 à Paris, au théâtre du Châtelet, dans le cadre du festival d’Automne. Tél. 01 53 45 17 17 - www.festival-automne.com


Eric DENUT,
Publié le 2004-11-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : musique,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Eric DENUT (rédacteur), DJ SPOOKY (compositeur), Paul D. MILLER (compositeur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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