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Théâtre hétéroclite
La Démangeaison des ailes, de Philippe Quesne
Avec la première édition de sa revue-spectacleLa Démangeaison des ailes, Philippe Quesne explore les possibilités d’une forme scénique qui relève de la collecte et du « glanage ». Au CDDB de Lorient, du 6 au 9 avril.
Pour atteindre la salle, le spectateur traverse l’espace d’un rudimentaire studio son construit de panneaux en mousse de polyuréthane et d’une vitre en plexiglas qui ouvre la vue sur la salle. Sur scène, le spectateur devient l’objet du regard des premiers arrivés ; du gradin, le rapport inversé, il observe le ballet de ceux qui s’installent. Philippe Quesne désamorce d’emblée l’illusion théâtrale en incluant le moment de l’entrée du spectateur dans le processus de composition du spectacle : le dispositif scénique n’a pas pour but la fonction symbolique d’un espace fictif mais la continuation de l’espace réel. Privé de toute narration, le spectateur observe le déroulement d’actes hétéroclites, motivés par la parole, le geste, l’image ou la musique ; tels que lire une bibliographie, tester les capacités d’envol d’une improbable machine de capture de mouvement, jouer un morceau de musique punk, exécuter une performance, mimer un tableau de Bruegel, écouter une chanson au lecteur de microcassette, se reposer, boire une bière, diffuser une vidéo…
Ni tout à fait mise en scène théâtrale, ni exactement installation artistique, et pas davantage prestation musicale, La Démangeaison des ailes de Philippe Quesne est une « revue-spectacle » agencée sur le mode du « glanage » ou de la collecte. Ici, éléments de théâtre, vidéo, concert, images de synthèse apparaissent selon un mode de juxtaposition proche du collage qui remet en question la notion d’unité, suscitant la dispersion, le frottement et la rencontre ludique. Ni illustratif ni figuratif, cet assemblage de fragments relève d’un principe d’écriture scénique hétérogène qui recourt aux formes de l’ironie, comme le morcellement, l’ellipse et l’allusion. Philippe Quesne a procédé à une collecte de morceaux de poésie, de romans, d’articles, de chansons, d’iconographies sur la thématique de l’envol et de la chute. A partir de ces matériaux, il a composé une forme spectaculaire avec les techniques du théâtre, de l’image et des nouvelles techno-logies : acteurs ou danseurs (Sébastien Jacobs, Tristan Varlot, Gaëtan Vourc’h), lumière, son, texte, musique, objet, vidéo, image de synthèse. Un artiste plasticien (Rodolphe Auté et son chien Hermès), un groupe de musique (les Subtle Turnhips) et un créateur de costumes (Cyril Gomez-Mathieu) sont invités à exécuter en direct des fragments de performances. Des interviews de personnalités (poète, professeur, dentiste, artiste) sont projetées, filmées en vidéo pour des raisons d’indisponibilité ou de discrétion. Cette méthode de travail ne suit pas la procédure traditionnelle du théâtre avec direction d’acteurs, construction d’un décor, interprétation d’une fiction, mais participe de la logique du collage tridimensionnel, du readymade ou encore du montage d’éléments hétéroclites. Dans sa pratique de scénographe, Philippe Quesne recourt aux matières brutes ou aux objets manufacturés qu’il ne soumet ni à la construction ni à la fabrication, comme l’utilisation en l’état du « bureau mobile provisoire » du spectacle Du matin à minuit(1) de Georg Kaiser, acheté sur Internet. Utiliser des objets standards pour ce qu’ils sont est une manière de résoudre le problème de l’expressivité ou de la subjectivité. Dans le même état d’esprit, Philippe Quesne ne tire pas parti de l’art de l’acteur, il met l’accent sur les modalités de sa présence immédiate sans explorer ses capacités de jeu. Ainsi, Gaëtan Vourc’h répète à haute voix les paroles d’une chanson de Jean-Jacques Goldman, écoutée l’oreille plaquée à un lecteur de microcassette, ou lit d’une voix neutre au micro une bibliographie : il ne reste que le fait de répéter et de lire à l’état pur, l’acte non motivé par la psychologie ou le sens. De même, son approche du documentaire consiste à saisir la parole réelle de l’interviewé en un plan brut sans médiation esthétique ; aucune préparation de mise en scène, aucun montage, ce qui donne libre champ à l’aléatoire. Enfin, les fragments des performances de Rodolphe Auté et des Subtle Turnhips apparaissent comme des citations, arrachées à leur globalité. Philippe Quesne n’inscrit pas la représentation dans l’ordre de la mise en scène programmée, arrêtée et identifiable. Le processus de montage, qu’il engage sans hiérarchie entre les diverses disciplines ni construction d’une fiction théâtrale, rend compte de la tentative de laisser s’insinuer le hasard. Il cherche le mode de création d’une scène multiple, imparfaite et instable, qui ne soit soumise à aucune composition préconçue, où les éléments artistiques, entrant en interaction et en opposition les uns par rapport aux autres, redéfinissent les conditions d’apparition et de réception de l’art. Sous certains aspects, on peut dire que cette méthode rejoint celle de Kantor. Peintre, scénographe et concepteur de happenings, proche de l’esprit dadaïste, Kantor ne dissociait pas ses différentes pratiques ; au contraire, son attitude créatrice exploitait chaque champ d’activité sans en privilégier aucun. Son approche de la mise en scène ne consistait ni à interpréter un texte, ni à le transposer à la scène, mais à articuler les différents composants de la représentation (texte, acteurs, scénographie, objets, son, lumière) en un réseau de forces et de tensions. Il concevait des « assemblages », utilisait des techniques d’accumulation d’éléments disparates, de manipulation d’objets rudimentaires, et transformait la scène en un terrain d’expériences qu’il orchestrait, toujours présent sur le plateau. Si Philippe Quesne donne aux intervenants (acteurs, danseurs, plasticiens) des indications de thème et de durée et règle la conduite du spectacle, chacun a une liberté d’improvisation à l’intérieur de ses actions. Néanmoins, à la manière de Kantor, en meneur de la représentation, il se tient sur la scène aux commandes de la console de régie son et vidéo et peut décider en direct de variations. Sans doute Philippe Quesne ironise-t-il sur son propre objet spectaculaire en se donnant la possibilité de pousser l’ellipse jusqu’à l’absence ; à savoir de supprimer ou d’annihiler un module si celui-ci ne présente plus d’à-propos. Le concept de sa « revue-spectacle » indique la discontinuité de la représentation et le pluralisme des disciplines en même temps que le désintérêt pour leur logique formelle. L’intérêt de cette approche de la scène n’est pas l’éclatement des normes et des frontières, condition d’un théâtre postmoderne, mais la mise en place de formes de présence, à même d’interroger les principes actuels de production et d’apparition de l’art, que Philippe Quesne maintient en état de disponibilité chaque soir, préservant ainsi toute la vitalité expérimentale de son projet.
1- Du matin à minuit, de Georg Kaiser, mise en scène de Robert Cantarella au théâtre national de la Colline en mars-avril 2000.
Biographie : Né en 1970, diplômé de l’Ecole des arts décoratifs de Paris, Philippe Quesne réalise depuis 1992 des scénographies de spectacles, notamment avec le metteur en scène Robert Cantarella, dans lesquelles il intègre un travail sur la lumière, la vidéo ou le son. Parallèlement, il intervient dans différents domaines : projections d’images pour des spectacles, des performances ou des concerts, scénographies d’expositions d’art contemporain, réalisation de films pour des stylistes. En 2003, il fonde l’association Vivarium studio et crée son premier projet La Démangeaison des ailes. Il a conçu dernièrement un autre spectacle, Des expériences (festival Frictions de Dijon, festival d’Avignon, festival Entre cour et jardins, printemps-été 2004).
La Démangeaison des ailes, revue-spectacle de Philippe Quesne, au CDDB de Lorient, du 6 au 9 avril.
Pascale GATEAU,
Publié le 2004-09-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Pascale GATEAU (rédacteur), Philippe QUESNE (scénographe), Robert CANTARELLA (metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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