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L’art de l’écart

Chapeau : Considéré désormais comme un art à part entière, le jonglage est depuis quelques années un terrain d’expérimentations multiples. Les manipulateurs d’objets en tous genres n’hésitent pas à puiser dans la danse, le théâtre ou la vidéo. Pour mieux faire voler en éclat les évidences.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 30

Naly GERARD rédacteur
Hervé DIASNAS chorégraphe
Jorg MÛLLER danseur
Philippe Ménard jongleur
NIKOLAUS clown
Denis PAUMIER jongleur
Jérôme Thomas jongleur

Texte : L’art du jonglage est aujourd’hui en pleine métamorphose. Des dizaines de jeunes artistes ont investi cette discipline comme un langage personnel dont ils explorent les confins. On découvre ainsi les facettes de ce jeu complexe avec l’espace et la pesanteur, que l’on ne peut plus réduire à une prouesse marquée par la surenchère. L’évolution du jonglage est symptomatique du renouveau que connaissent les arts de la piste depuis vingt ans : les artistes quittent le chapiteau pour le dispositif frontal et délaissent le numéro pour des pièces moyennes ou longues bâties sur une recherche approfondie de leur instrument. Si le jonglage a fait la preuve de son autonomie artistique en France, c’est aussi grâce à Jérôme Thomas. Ce précurseur a ouvert de nouveaux horizons esthétiques avec Extraballe (1990), considéré comme l’acte de naissance du « théâtre jonglé ». Cet opus et les suivants ont introduit l’utilisation du second rebond, le minimalisme (une seule balle), le jonglage à la fois en l’air et au sol, l’improvisation avec des musiciens… Le « jonglage cubique » théorisé par le créateur de Cirque Lili s’oppose au jonglage figural en règle jusqu’alors. Au lieu de se baser seulement sur les figures, le jongleur adopte une vision décomposée et tridimensionnelle, laquelle s’appuie sur le corps, l’espace, l’objet, le rythme. Cette approche, largement utilisée par la nouvelle génération, est une clé essentielle pour aborder la création. Le collectif toulousain 111 explore ainsi la géométrie de l’espace de manière ludique et poétique avec une trilogie : IJK pour le volume, Plan B pour le plan, et un opus à venir autour de la ligne.
Loin d’être anecdotique, l’explosion récente de la pratique amateur (certains l’assimilent à un sport ou à une science appliquée) a stimulé l’évolution du jonglage professionnel. Les virtuoses, qui ont souvent intégré les méthodes russes et américaines, possèdent un bagage technique époustouflant. C’est le cas de l’Américain Jay Gilligan et du Finlandais Maksim Komaro, à peine trentenaires, qui enseignent leur art dans plusieurs écoles de cirque. La plupart des jongleurs contemporains, en France du moins, ne se contentent plus de la seule dextérité et s’inspirent des recherches esthétiques de Michael Moschen(1) par exemple. Ils inventent des univers, tissent des liens avec d’autres champs artistiques, dessinent une relation singulière au monde.
L’utilisation d’une variété infinie d’objets a remisé au placard les trop didactiques massues et cerceaux ; parmi ceux-ci : boules de pétanque et plumes (Jérôme Thomas), prothèses mammaires et jaunes d’œufs (Jeanne Mordoj), bilboquets (Ezech Le Floc’h, Samuel Cuadrado), chistéra (Vincent de Lavenère). Philippe Ménard, quant à lui, lance en l’air poupons en celluloïd et poupée gonflable, tout en s’interrogeant sur la notion d’objets « injonglables ». Cet ancien élève de Jérôme Thomas signe des pièces baroques qui traitent de notre quotidien. Son dernier spectacle, Zapptime !, nous parle de l’usine, des rapports amoureux, de l’entertainment, au milieu d’une avalanche d’objets, de projections vidéo et de musique. Le jongleur, dont l’art existait déjà il y a quatre mille ans, a-t-il quelque chose à nous dire aujourd’hui ? Philippe Ménard en est convaincu. Il poursuit d’ailleurs sa réflexion en abordant dans son prochain spectacle le thème de la flexibilité au travail : « Je voudrais montrer comment la loi de la gravité influe sur nos relations. » En résidence au Carré - Scène nationale de Château-Gonthier, il suscite des rendez-vous entre jongleurs aguerris et spectateurs, organise des ateliers, anime une table ronde sur le thème « Est-il vraiment sérieux de jongler ? »… Bref, il nous convie à nous interroger avec lui sur la place du jongleur dans la société.
Il faut dire que le lanceur de balles flirtant volontiers avec d’autres arts est parfois insaisissable. De nombreux artistes de la jonglerie tissent ainsi des synergies avec la danse. L’affinité est évidente : son corps en mouvement fait partie du spectacle au même titre que la voltige des accessoires. Le chorégraphe Hervé Diasnas, qui a intégré la manipulation d’objets à ses recherches, collabore régulièrement avec des jongleurs. « Avec lui, témoigne Philippe Ménard, j’ai appris notamment à travailler sur l’extrême lenteur. Ce qui aide à aiguiser la perception de l’espace et du temps, et à anticiper en quelque sorte la trajectoire des objets. »
Jörg Müller qui danse régulièrement avec les chorégraphes Mark Tompkins et Kitsou Dubois puise dans la danse contact et l’improvisation de quoi enrichir son art. Ses expériences de jonglage à l’horizontale avec des tubes suspendus par un fil, comme des mobiles, ont de quoi étonner. Cette manipulation originale donne vie aux objets dont les mouvements sont amplifiés, le frottement avec l’air produisant même des sons. L’artiste peut alors « danser » avec et autour d’eux. Dans sa performance C/O, les instruments ont disparu. Reste le jongleur et son rapport singulier à l’espace et aux corps physiques : Jörg Müller évolue dans un tube transparent rempli d’eau, jouant avec les ondulations du liquide et le poids de son corps en suspension. « Je me jongle moi-même », résume-t-il.
Certains associent le mime ou le clown au point d’ancrage que constitue le jonglage. Le personnage burlesque inventé par Nikolaus est indissociable de son jonglage. L’acte de jongler qu’il qualifie de « dérisoire mais nécessaire », permet à la présence clownesque de prendre toute sa densité. La chute de la balle, ce point de tension permanent de tout jonglage, devient un événement existentiel, « une parfaite métaphore de cette chose scandaleuse qu’est la mort ». Avec ses balles rouges comme le nez d’un Auguste, il campe une silhouette « tatiesque » rigoureusement maladroite, dont le corps décalé ripe sur le monde et ses objets.
Markus Schmid, mime suisse, considère l’objet comme un partenaire qu’il manipule avec tout son corps : « Lorsque je travaille, je cherche à tirer un fil imaginaire qui me permettra de dérouler la mélodie de l’objet. » C’est-à-dire son mouvement juste. Avec Bougez pas bouger, le tandem franco-japonais Oiki Haiku Dan opère une synthèse aussi harmonieuse qu’efficace entre la danse, le mime, le jonglage et la marionnette. Deux univers se croisent et finissent par se rencontrer, celui de Sébastien Dault, équilibriste loufoque un brin clownesque, et de Keisuke Kanai, artiste corporel à l’allure féline et personnage candide. Un face-à-face parfaitement chorégraphié où les objets servent de pivot.
D’autres font dialoguer jonglage et poésie. Raphaël Navarro de la compagnie 14:20 réunit la dynamique de la balle et la prose de Michel Butor. La voix enregistrée de l’auteur de la Modification rythme – à moins que ça ne soit l’inverse – un ballet hypnotique de balles phosphorescentes. Quant à Nicolas Mathis, remarqué dans le Petit Travers, réjouissant duo clownesque et musical sur la solitude et l’incommunication avec balles blanches et fuites d’eau à foison, il prépare cette saison une pièce chorégraphique sur le Parti pris des choses de Francis Ponge.
Le jonglage contemporain ne devrait pas cesser d’évoluer. Grâce au Site Swap, un système de notation inventé par des mathématiciens américains qui traduit les partitions jonglées en chiffres, on peut maintenant transcrire le jonglage. Des logiciels informatiques, véritables « générateurs de jonglage », peuvent également calculer des figures absolument inédites. Denis Paumier est l’un des premiers en France à utiliser ces nouveaux outils.
Ce jongleur-chercheur nous a déjà fascinés avec Tournemains et autres objets, « laboratoire d’expériences de jonglerie », où sont effectivement exploitées les lois de l’adhérence, de l’inertie et du rebond. En septembre, à Reims, il crée Contrepoint, première pièce de jonglage écrite graphiquement avant sa réalisation.
Au fond qu’est-ce qui caractérise le jonglage ? La vélocité, l’équilibre et la prestidigitation, répond en résumé Jean-Michel Guy, sociologue et spécialiste de la discipline qui prépare une conférence jonglée avec Philippe Ménard(2). Le jonglage n’est-ce finalement que « la faculté de discipliner la course d’objets » ? Une « course » qui met l’accent sur l’écart existant entre les choses et notre corps, et la façon de rendre cette distance dynamique.

1. Ce jongleur américain a insufflé une dimension symbolique et poétique à son geste avec ses boules en cristal.
2. Jongleur pas confondre, création en décembre au Carré - Scène nationale de Château-Gonthier.


>Festival Jonglissimo, du 4 au 12 septembre 2004, à Reims, avec : Bougez pas bouger (Oki Haiku Dan), Contrepoint (Denis Paumier), Juggling hands (compagnie Jérôme Thomas)… Tél. 03 26 86 05 72
> Le Petit Travers, de Nicolas Mathis et Denis Fargeton, dans le cadre de Jeunes Talents Cirque, les 25 et 26 septembre 2004 au Théâtre de la cité internationale. www.theatredelacite.ciup.fr
> Les Kunz, avec Nikolaus, Ivika Meister, Olivier Manoury, les 16 et 17 octobre 2004, au théâtre Firmin-Gémier, à Antony. Tél. 01 46 66 02 74



Date de publication : 01/09/2004


Mots-clés : jonglage, objet, mime, clown, marionnette
Inséré le : 09/11/2004 00:00
Thèmes : cirque,