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Des espaces, pour voir
Au festival d’Automne à Paris, puis à Brest, Tarbes et Strasbourg, Jean Jourdheuil crée un opus théâtral à partir de textes de Michel Foucault. En collaboration avec le peintre Mark Lammert, le metteur en scène reprend la notion d’« hétérotopie » chère au philosophe.
Jean Jourdheuil est un homme de théâtre inattendu. Issu de la génération d’après 68, il aurait pu en épouser les forces et les travers majoritaires : monter des classiques revisités, prendre un Centre dramatique, occuper tous les centres, et s’agiter dans la lumière. Avec la prudence des sages anciens, Jourdheuil a toujours préféré les seuils. Resté au bord de l’aventure du TNS autour de Jean-Pierre Vincent, il a choisi les chemins plus ardus d’un artisanat critique qui l’a conduit vers des textes non-théâtraux et remettait à chaque fois en question les maigres assurances que l’art peut apporter aux hommes. Jean-Jacques Rousseau en 1977, puis Montaigne quelques années plus tard, en association avec Jean-François Peyret, Lucrèce ensuite, et à chaque fois le même postulat artistique : la sphère d’un écrivain associé à un peintre qui lui renvoie un espace spécifique - Lucio Fanti pour Rousseau, Gilles Aillaud pour Montaigne, Titina Maselli pour le De natura rerum de Lucrèce. A chaque fois la question reste la même : comment spatialiser un texte et lui trouver le geste, l’attitude, le style qui lui corresponde ? Arpenteur de langues étrangères, Jean Jourdheuil n’a jamais cessé de dialoguer avec l’Allemagne, en particulier par le canal du dramaturge Heiner Müller. A la fois traducteur et éditeur de son œuvre en français, il a su en montrer toute l’acuité politique, dans une Europe qui ne semble pouvoir se construire qu’en détruisant (ses murs, ses identités, ses frontières). Après un silence français de plusieurs années (occupé à creuser les questions fantomales lancées par Müller ailleurs en Europe, notamment au Portugal), Jourdheuil renoue avec ses amours philosophiques. C’est au tour de Michel Foucault de faire l’épreuve du plateau, où ses énoncés se trouveront spatialisés, et donc pensés, dans l’univers du peintre berlinois Mark Lammert, qui avait déjà travaillé pour le théâtre avec Heiner Müller. Des chemins qui se croisent, et qui montrent bien des affinités électives.
Dans votre travail de metteur en scène, il est assez remarquable que la grande majorité des textes que vous faites passer sur la scène ne proviennent pas du théâtre mais du champ de la philosophie ou plus largement de la poésie. Comment en venez-vous aujourd’hui à Michel Foucault ?
« Il y a eu plusieurs va-et-vient entre diverses personnes, notamment Alain Crombecque et Marie Collin du festival d’Automne. L’idée d’un spectacle entièrement consacré à Michel Foucault est venue en plusieurs temps. Il y a eu tout d’abord le travail que j’ai fait sur un opéra de Mozart (La finta giardiniera) avec le peintre berlinois Mark Lammert, et Foucault était très présent dans le processus de préparation. L’enjeu était d’éviter de traiter cet opéra de manière banale, en cassant l’anecdote plus ou moins réaliste du XVIIIe siècle, à la manière d’une pièce de Goldoni. Il s’agissait de montrer que la structure repose sur le schéma : voir et être vu / voir et ne pas être vu. Elle tourne en fait autour de l’idée de surveillance. Dès le moment où l’on met l’accent sur cette idée, tous les personnages se retrouvent, par anticipation, dans un espace quasi psychiatrique, où certaines personnes en surveillent d’autres. La structure métaphorique du panoptique était donc essentielle dans cet espace, essentiellement géométrique, composé de prismes de diverses couleurs et de portes à tambour qui permettaient à certains personnages d’entrer, d’observer l’espace et de disparaître sans entrer sur la scène. Il y avait là une reprise de considérations développées par Foucault, mais aussi par un dessinateur comme Lequeu, ou des architectes comme Ledoux, à qui l’on doit les incroyables salines d’Arc-et-Senans. Le deuxième retour de Foucault a eu lieu lors d’une intervention qu’on m’avait demandé de faire sur Paysage sous surveillance (Bildbeschreibung) d’Heiner Müller. J’ai été amené à évoquer la visite que j’avais rendue à Foucault avec Heiner Müller qui souhaitait le rencontrer. Je l’avais connu l’année précédente, quand je travaillais à la préparation du scénario du film de René Allio, Moi, Pierre Rivière. Et plus tard, j’ai découvert qu’il y avait des affinités entre ces trois figures. J’ai appris que Foucault avait beaucoup écouté Mozart dans sa jeunesse, ainsi que Bach. Et dans les archives de Müller, on s’aperçoit qu’il s’est beaucoup préoccupé de Foucault durant une période de quatre ou cinq ans, de 1975 à 1981, sur une période qui va de Hamlet-Machine à Quartett. On retrouve de nombreuses traces et références dans ses brouillons et dans ses manuscrits.
Qu’est-ce qui l’intéresse chez Foucault ?
« Il semble faire de Foucault une lentille à travers laquelle il peut considérer, étudier et lire à la fois Blanchot, Artaud et même Shakespeare.
Là encore il s’agit d’une sorte d’appareil pour voir.
« Effectivement, la grande qualité de Foucault, c’est qu’il fait voir. Quand il aborde une question, dans un très grand nombre de textes, il ouvre un espace qui forme et organise ce qui s’y trouve, qui structure des modes de coexistence et de relation entre les objets et les corps. Ces rencontres posthumes m’ont donné envie de reprendre la lecture de Foucault et de construire un spectacle avec Mark Lammert. Et je me suis très vite aperçu que la problématique de l’espace est chez lui fondamentale.
Bruno TACKELS,
Publié le 2004-09-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : espace, scénographie,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Jean JOURDHEUIL (metteur en scène), Michel FOUCAULT (philosophe), Mark LAMMERT (peintre),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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