A l'occasion de son soixante-quinzième anniversaire et de plusieurs parutions discographiques, nous avons rencontré le compositeur, mais aussi l'un de ses plus récents collaborateurs, le guitariste Noël Akchoté, histoire de préciser la portée d'une œuvre fondamentale.
Tapi dans un ancien immeuble industriel du XIe arrondissement de Paris, c'est un vaste atelier où le soleil entre à plein volume, éclairant sous toutes leurs coutures l'ordinateur et la table de mixage qui trônent en son centre. Partout aux murs, des objets, des photos et des collages traduisant certains penchants érotomanes. Dans un coin, un tas de bandes magnétiques qui portent encore les stigmates d'un violent dégât des eaux, et qui donnèrent lieu en leur temps à une pièce fameuse du maître de ces lieux, Archives sauvées des eaux. Dans le coin opposé, une inquiétante marionnette anthropomorphe grandeur nature, type agent de la Gestapo, assise sur un fauteuil de théâtre : souvenir et ultime relique d'un concert donné jadis dans l'Espagne franquiste à l'invitation d'une organisation militante qui avait disposé, partout dans la salle, des marionnettes semblables ; au terme de la performances, le public avait été invité à détruire ces métaphores de l'Etat policier, dont une seule avait été préservée pour être offerte à l'invité. C'est le cabinet de travail de Luc Ferrari, qui est aussi le siège de son studio Post-Billig (billig signifie en allemand « bon marché »), baptisé ainsi en raison du caractère relativement primitif du matériel qui s'y trouve. Le compositeur se déclare en effet « de plus en plus pour l'art pauvre. Si le studio s'appelle aujourd'hui Post-Billig, c'est seulement parce qu'il y a le logiciel Protools – je n'ai absolument rien contre l'ordinateur, au contraire, je pense que c'est une révolution très précieuse. Et encore, je ne me sers jamais des effets dans Protools, je n'arrive pas à les trouver intéressants. J'aime bouger, toucher des boutons, toujours aller à la limite des choses qu'il ne faut pas faire. Il y a toujours des gestes dans ma musique. » Un cabinet de travail, ou de curiosités, bien à l'image de ce musicien qui, à 75 ans cette année, demeure l'une des figures les plus indépendantes, l'un des plus libres penseurs de la musique contemporaine. Admirable est la manière dont Ferrari a su, en se jouant avec allégresse de la complaisance aussi bien que du qu'en-dira-t-on, non seulement renouveler et accroître en permanence son champ d'investigation, mais également, d'un point de vue plus strictement musical, conjuguer dans ses œuvres toute la variété de ses talents. A l'inverse de nombre de musiciens électroacoustiques, il n'a jamais hésité à s'engouffrer sur des voies défendues (l'improvisation, notamment aux côtés de figures de la scène électronique tels que DJ Olive ou eRikm), pas plus qu'il n'a abandonné la pratique d'une écriture instrumentale – pour piano ou pour orchestre – volontiers consonante et magnifiquement expressive, qui le rapproche d'un Prokofiev ou d'un Varèse. Le parcours de Luc Ferrari peut ainsi se lire comme une histoire aiguillée par le plaisir (celui de la rencontre, sous toutes ses formes) autant que par la désolation (contre la barbarie en général, et George W. Bush en particulier).
Si aujourd'hui, vous deviez vous inventer une autobiographie, comme vous aimez à le faire, quelle serait-elle ? « Mes Autobiographies sont nées du désir de démolir le langage des musiciens dans les années 1960, très technique et ennuyeux. Quand on me demandait de faire des textes biographiques pour les programmes de concerts, je rédigeais donc ces textes qui sont des caricatures de la musique sérieuse et répondent à une volonté – en disant des choses fausses qui sont vraies en quelque sorte, en jouant avec l'affabulation – de montrer que l'on pouvait, avec des œuvres musicales, avoir un discours politique et "philosophique". J'ai arrêté les Autobiographies à la dix-huitième, parce qu'elle comportait de vraies dates. Je me suis dit que puisque à présent, je disais vrai, je devais faire autre chose. Aujourd'hui, en fait, ce que j'écris se trouve dans mes partitions. Cela ne veut pas dire que ma musique n'a plus besoin de discours. Simplement, je n'ai plus besoin de me moquer des autres. Je me contente d'expliquer ce que je pense de la partition en question, ce qui est une autre sorte d'écriture autobiographique. Pour Cahier du soir, il y a dix pages de texte, qui se passent dans le monde musical. Pour Symphonie déchirée, il y a aussi dix pages de texte, qui expliquent comment je suis, ce que je ressens dans la vie, pourquoi je suis déchiré, pourquoi la société me déchire, pourquoi les guerres me déchirent... Ce sont des positions, et en même temps c'est aussi drôle que sinistre.
Comment vous situez-vous par rapport à la tradition ? « La tradition m'intéresse, parce qu'on est fait de ça. Notre mémoire, notre cerveau ne se sont pas construits d'un seul coup. La première fois que je suis allé en Grèce ou en Italie, je me suis reconnu, j'ai regardé mes origines. Tout cela, c'est ma culture, ma possession, c'est dans ma cervelle, c'est partout, et je puise dedans ou pas. J'y puise parce que ça me permet d'inventer des choses nouvelles, et surtout de casser des traditions. Je travaille donc avec tout ça : la culture, la psychologie, avec la sexualité aussi...
Comment se fait-il que vous ayez éprouvé le besoin de continuer la musique instrumentale alors que vous êtes à l'origine de la « musique anecdotique » qui, dans les années 60, a marqué une rupture avec la tradition musicale encore plus radicale que la musique concrète ? « Parce que je suis un écrivain. J'ai besoin des instruments, et pas uniquement des choses qu'on fabrique en studio. J'ai besoin de m'exprimer à travers l'écriture instrumentale autant qu'à travers des "SM" ("sons mémorisés", Ndlr), comme je les appelle... Avec l'orchestre, j'aime avoir un dialogue entre ce qui est possible et ce qui est impossible pour lui, par exemple. Et puis je ne suis pas fait pour faire toujours la même chose, ça ne m'intéresse pas. J'ai fait plusieurs Presque rien, mais toujours à dix ans d'intervalle – parce que de temps à autre, je tombe sur une situation tout a fait intéressante qui fait que je m'y mets. C'est la même chose avec l'orchestre. Quand il y a un truc à faire, je le fais, et si j'ai envie de faire autre chose, je le fais aussi. C'est une manière de correspondre avec les autres dans l'immédiat.
Voyez-vous dans certaines tendances hypernombrilistes de l'art contemporain – lorsque le fait de montrer des choses « réelles » est ce qui donne sa valeur et sa vérité à l'objet artistique – un lien avec la « musique anecdotique » ? « Je ne comprends pas bien le mot nombriliste. J'apprécie beaucoup les gens qui parlent d'eux-mêmes, c'est une façon de prendre position sur la terre, dans les arts, dans la création. Ce que je n'aime pas, c'est ce qui est mégalo. Les "musiques anecdotiques" privilégient ainsi un rapport totalement subjectif. Et c'est important, car ceux qui sont objectifs sont en fait subjectifs à un degré supérieur, c'est-à-dire le pire. Quand on se dit objectif, cela veut dire : j'ai raison. C'est idiot... Presque rien n'est absolument pas objectif : on ne peut pas dire que des micros soient objectifs, pas plus que leur emplacement, le moment auquel on enregistre... Pour Presque rien n° 1, j'étais dans une situation sonore exceptionnelle, quelque chose, du point de vue sonore, de formidablement musical, que j'ai remarqué, et j'ai enregistré.
David SANSON, Pierre Yves MACE,
Publié le 2004-09-06
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien Thème(s) :musique, Mot(s) Important(s) :musique "anecdotique", musique électronique, musique concrète, Artiste(s) : Luc FERRARI (compositeur), David SANSON (rédacteur), Pierre Yves MACE (rédacteur), Passage(s) : Source Artishoc :Mouvement - http://www.mouvement.net