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Une histoire en temps réel
Chapeau : La Chambre d’Isabella, « happening » de théâtre ? Le théâtre de friction de Jan Lauwers cède ici la place à une sorte de ritournelle scénique.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 32
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Jan Lauwers Metteur en scène
Needcompany compagnie de théâtre
du 08/02/2005 00:00 au 12/02/2005 00:00
Salle : Théâtre de la Ville
2, pl du Châtelet
01 42 74 22 77
Paris 75001 France (Ile-de-France)
Texte : Avec
La Chambre d’Isabella, Jan Lauwers signait au dernier festival d’Avignon un très réjouissant happening de théâtre. Happening ? Le mot fleure bon la légende avant-gardiste, résonne du mythe de la performance que personne ou presque n’a vu mais dont tout le monde doit avoir entendu parler. Ce mot-là, désormais inscrit dans le marbre de l’histoire de l’art, désigne certes l’événement unique, qui n’est pas destiné à être réitéré, au contraire d’une représentation. En ce sens, il ne devrait donc pas être appliqué à
La Chambre d’Isabella, un spectacle en bonne et due forme qui d’Avignon à Bruxelles via Paris et bien d’autres endroits, va se rejouer à l’identique, peu ou prou. Mais précisément, quelle serait la bonne et due forme d’un spectacle ? On peut, on doit rêver que tout spectacle propose un rendez-vous où quelque chose va se passer, où quelque chose va arriver. Ce fut, jadis, le rôle cathartique de l’intrigue et de son dénouement. Peut-être. Mais cela ne tient plus aujourd’hui. Tout le XXe siècle en a déconstruit l’architecture. Et un texte à lui seul, fût-il contemporain, ne suffit plus à ce que quelque chose arrive sur scène. En ce sens, si nous tenons
La Chambre d’Isabella pour un événement de théâtre (et donc, littéralement, un happening), c’est justement parce que ce qui advient ne semble pas tenir de la seule répétition d’une histoire qui aurait déjà eu lieu, mais que cela semble naître en temps réel. Paradoxe : le fil rouge de
La Chambre d’Isabella est un texte, écrit par Jan Lauwers ; et ce texte raconte la vie écoulée, riche en péripéties, d’Isabella Morandi, aventurière sans doute un brin affabulatrice. Alors, quoi ? Certes, plutôt que de proférer la grandiloquente Histoire du siècle (le colonialisme, Hiroshima, James Joyce, David Bowie
and so on sont pourtant dans le casting), Jan Lauwers met dans la confidence d’une histoire personnelle et singulière (jusqu’à la dédicace à son propre père, Félix, décédé voici deux ans, et dont la collection d’objets africains et égyptiens occupe le plateau). Certes, les acteurs jouent cette histoire – et ici, jouer n’est pas un vain mot, avec au premier chef, Isabella / Viviane de Muynck, en prodigieuse matrone d’un appétit de jouissance – avec un entrain délesté de l’habituelle afféterie des rôles de « composition ». Certes, certes, certes…, le spectacle vivant est ici vivant. Mais cela ne suffit pas. Le happening n’est pas nécessairement spontané. Dans le théâtre de Jan Lauwers, les ingrédients mijotent même depuis une bonne dizaine d’années. Issu d’une école d’art, l’espace de la scène est pour lui une
« région d’intensités », et l’on a pu qualifier le travail qu’il mène avec la Needcompany de
« théâtre de friction » parce que s’y combinent le texte et le corps (souvent même la danse), l’image et la musique, en une constellation postdramatique d’éclats de sens et d’énergies. Mais s’il y avait sentiment de « friction », c’est bien que ces éléments ne pouvaient s’agencer qu’en s’entrechoquant, et qu’ils construisaient cadre et durée dans le jeu parfois heurté de leur relative hétérogénéité. Or,
La Chambre d’Isabella échappe très largement à ce registre de composition. Tout au contraire, c’est avec une épatante fluidité que l’on passe du temps du récit au présent des corps, du texte à sa mise en mouvement, de l’espace du regard au refrain musical…, et peut-être le spectacle réussit-il ainsi à s’évader de la forme qui le contient. Ritournelle de théâtre, chanson du désir comme figure survivante d’un monde à l’agonie, où revient la langue morte du bonheur. Et c’est peut-être cela, inouï, qui semble arriver pour la première fois. Depuis longtemps.
Date de publication : 01/01/2005
Inséré le : 04/01/2005 00:00
Thèmes : théâtre,