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Des figures du pouvoir

Chapeau : Le Centre Dramatique National d’Orléans co-produit et accueille la nouvelle création de l’auteur et metteur en scène Joël Pommerat. Du 1er au 5 mars.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : 2005

du 01/03/2005 00:00 au 05/03/2005 00:00
Salle : Carré Saint Vincent
boulevard Aristide Briand
02 38 62 75 30
Orléans 45000 France (Centre)




Texte : « L’ascension d’un populiste ou la pathologie psychotique de milliardaires ne sont pas les prétextes d’une farce ou d’une dramatique édifiantes, mais les éléments d’un théâtre ironique », écrivait Mari-Mai Corbel (sur mouvement.net) au sujet de Au Monde, précédent spectacle de Joël Pommerat, qui s’expliquait par ailleurs (voir Mouvement, mars-avril 2004) sur la spécificité de son travail d’écriture. Auteur et metteur en scène de ses propres textes, Joël Pommerat a fondé en 1989 la Compagnie Louis Brouillard. Depuis lors, au fil de ses créations, il « a rassemblé autour de lui des collaborateurs d’une fidélité et d’une stabilité remarquables , nous rappelant ainsi que le théâtre est bien une affaire de complicité », comme l’écrit Agnès Troly, directrice adjointe du Centre Dramatique National d’Orléans qui co-produit et accueille la nouvelle création de Joël Pommerat, D’une seule main.
Sans avoir cherché une suite, au sens narratif du terme, à son précédent spectacle, l’auteur dit cependant (dans un entretien avec Véronique Hotte), avoir voulu « continuer l’exploration de certains thèmes et de certaines figures du pouvoir ». Figures reconnaissables pour certaines, archétypales, mais aussi abstraites, car il ne s’agit pas tant ici de caricaturer tel ou tel « responsable » que de questionner « la difficulté d’être confronté aux responsabilités publiques, de l’acte même d’agir ». Dans un monde où domine le sentiment que « tout va mal », que peut le théâtre, sinon poser des questions et « parler de ce qui manque », dit Joël Pommerat. Et « faire exister du présent sur une scène ». Tout juste.

D’une seule main, texte et mise en scène de Joël Pommerat, au Carré Saint-Vincent à Orléans, du 1er au 5 mars. Tél : 02 38 81 01 01. www.cdn-orleans.com

Entretien avec Joël Pommerat,
Mars-avril 2004


Votre travail est singulier à plus d'un titre, et en particulier pour le temps, étonnamment long, que vous vous donnez pour écrire vos spectacles.
Joël Pommerat : L'écriture est pour moi un moment absolu, que rien ne pourrait arrêter. C'est une activité qui occupe entièrement ma vie, et qui démarre très longtemps avant le début des répétitions. Le défaut de cette façon de procéder est que je me retrouve avec une surenchère de matériaux, et des possibles beaucoup trop vastes dans lesquels il faut trancher au moment des répétitions. Je mets parfois très longtemps à retourner à des textes écrits au tout début du travail, et qui m'apparaissaient à l'époque tout à fait insatisfaisants.

A vous entendre, on a le sentiment que c'est l'épreuve du plateau qui certifie et valide pleinement ces possibles qui naissent au cours du travail. Les acteurs valident-ils après-coup, ou peut-on dire d'emblée que vous écrivez à travers eux ?
J'écris pour eux, mais j'écris aussi pour que mon écriture les ouvre. J'espère que mon écriture ne fonctionne pas dans un but strictement efficace, je ne suis jamais absolument sûr à l'avance du résultat – mais j'écris toujours en pensant à eux. Comme on forme une troupe, je réfléchis en premier à cette question : comment faire pour que chacun d'entre eux ait une matière nourrissante qui leur permette de travailler au mieux ? Cette contrainte m'importe énormément. Je suis extrêmement sensible à cette réalité d'une communauté d'individus qui travaillent ensemble. Mais cette réalité ne concerne pas seulement mes acteurs, elle implique l'ensemble des corps de métiers qui fabriquent un spectacle. Dans cette même logique, il est pour moi très important de m'entourer de gens pour qui j'écris dans la durée, et avec lesquels je pense dans une durée de création, avec lesquels il advient du coup une réelle simplicité dans le travail.

Cela veut dire que vous travaillez avec ces acteurs depuis longtemps.
Je travaille avec certains depuis plus de dix ans et avec les plus récents depuis sept ans. Pourtant, je ne suis pas dans le fantasme de la grande famille fusionnelle. Mais je n'arrive même pas à comprendre qu'on puisse faire du théâtre sans prendre le temps, au sens le plus fort de ce terme. Et du coup je ne peux pas m'empêcher de faire un rapprochement avec la crise qui a touché les intermittents cet été. Même si ce régime a de grandes qualités, il y a une intermittence mal comprise qui a pu contribuer à favoriser l'idéal du papillonnage. C'est une fausse liberté de croire qu'on peut passer d'un univers à l'autre tous les trois mois. Je crois qu'on n'a pas trop d'une vie pour visiter un univers. Et je suis étonné que l'intermittence n'ait pas davantage contribué à créer des troupes véritables. La générosité est une denrée rare, y compris chez les acteurs.

Dans votre univers, on a le sentiment que la parole a une force rédemptrice. Les êtres qui peuplent le plateau sont prisonniers d'un poids, une sorte de secret que la parole pourrait éventuellement libérer.
La parole n'est pas une chose acquise, c'est plutôt une chose à gagner progressivement. D'où l'importance de repartir du silence et du noir. Ce qui m'intéresse, c'est de voir comment un corps va se mettre à apparaître, dans une petite zone de lumière, pour reprendre la parole. Bien plus que la fable, c'est ce moment qui m'importe. Les fables sont juste là pour créer des rapports. Ce qui m'intéresse, c'est de voir quelqu'un regarder quelqu'un d'autre, et de sentir le poids de ce regard porté sur l'autre, et puis la marche qui s'amorce. Si je pouvais me le permettre, je travaillerais sur cette abstraction du moment plein et condensé de la marche qui s'engage, sans en passer par la construction de la moindre histoire. Plus que l'histoire, je cherche à créer des instants, et à en faire voir la densité, je cherche à entrer dans le découpage du temps.

Quand on regarde la construction de vos textes, on pense au cinéma, comme s'ils lui avaient pris la notion de montage qui permet de faire l'économie de la narration décorative.
Je suis souvent très étonné de voir comme le théâtre reste prisonnier de sa tradition du lieu unique, et s'empêche de travailler à partir de la logique du fragment, qui provient en effet de la forme cinématographique. J'ai besoin de sortir de l'espace/temps continu, et d'éclater l'événement dans le temps en créant une ellipse, de sorte que chaque instant montré sur le plateau soit entièrement plein.

Propos recueillis par Bruno Tackels, extraits d’un entretien publié dans Mouvement n° 27, mars-avril 2004.



Date de publication : 23/02/2005


Inséré le : 23/02/2005 00:00
Thèmes : théâtre,