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Le voyage contradictoire

Chapeau : L’exposition que l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne consacre à Jordi Colomer est l’occasion de parcourir une œuvre polymorphe dans laquelle les relations entre ordre et désordre construisent un espace sensible dynamique, toujours ouvert, habitable.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 32
Rubrique : 33-34

Jordi COLOMER plasticien
Léa GAUTHIER rédacteur

Texte : Une pièce à l’entrée. De hauts sièges sont disposés là, emplissant proportionnellement l’espace, esseulés. Miradors insolites, ils supportent des pancartes jaunes et noires sur lesquelles on lit des mots en anglais. On ne peut reconstituer d’emblée la phrase. Les mots dispersés surveillent. Ils sont accompagnés de flèches qui désignent l’espace, éclatent sa perception, le morcellent. Le regard réflexe suit la flèche, elle ne mène nulle part. Signalétique absurde. Sans le contexte apparent de la phrase qui leur donne sens, les mots dominent, absolus, autoritaires, vides. L’espace contemplé est ainsi figé par les sièges érigés, inaccessibles. Mais, cette pièce est un lieu de passage, on n’y séjourne pas. Dans le parcours physique, les termes s’enchaînent alors, se lient. L’espace traversé devient la bouche qui accueille les mots, les formules. Casser la phrase, éclater l’espace, comme principe premier de la désorientation qui garantit le voyage. Pourtant, on reconnaît l’invective sécuritaire, « Please, don’t leave luggage unattended… » et on se souvient peut-être : « A Madrid, le 11 mars 2004, entre 7 h 39 et 7 h 42, des explosions dans des trains de banlieue, à une heure de grande affluence, entraînent la mort de cent quatre-vingt-dix personnes et en blessent plus de deux mille. Les victimes sont surtout de jeunes adultes se rendant à leur travail. » Impossibilité logique : la consigne de sécurité, morcelée, démembrée, figure l’attentat. A l’anglaise (2004) est l’antichambre de l’exposition de Jordi Colomer à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne. La phrase, ici accidentée, se décline dans d’autres pièces, en d’autres langues. Elle ponctue le parcours, inquiète le regard, lancinante, universalisée. La consigne augure un déplacement dans lequel tout objet devient suspect, où la prise de risque est à tout moment manifeste, où l’autre est inquiétant ; son explosion formelle symbolise pourtant l’inverse. Ce mouvement à travers lequel s’assemblent les mots et surgit l’instance tragique se retrouve, déplacé, dans Un crime, le dernier film de Jordi Colomer. Cette vidéo est constituée de courtes séquences. Douze personnes marchent face à la caméra, entre deux voies de chemin de fer, sur un terre-plein, sur un bateau. Alignées, elles courent ou ralentissent le pas, en brandissant une lettre. Chaque séquence est l’apparition d’un mot. Le ton du récit s’engage dans le mouvement des personnages. L’enchaînement des plans raconte une histoire, un fait divers extrait d’un vieux quotidien de presse locale. Dans une gare, les employés découvrent une malle abandonnée de laquelle émane une odeur nauséabonde. Intrigués, les hommes l’ouvrent et voient un cadavre. Pour découvrir les auteurs du crime, il leur suffira simplement d’attendre que l’on vienne réclamer la malle… Ici, la tragédie prend des tours comiques. Le fait divers devient prétexte de fiction. La tessiture réaliste des images contredit leur rythmique saccadée. Le récit au ton journalistique se disloque peu à peu et devient rapidement absurde : le mobile du crime serait l’achat d’un écran plasma. L’angoisse éventuelle se transforme en sourire. Le film nous prend aux mots, il interpelle nos réflexes interprétatifs pour jouer avec eux. Sous la projection défile la traduction du récit. L’histoire, la reconstitution des faits, n’est pas l’objet d’Un crime. Sa raison, à l’instar de A l’anglaise est dans la dislocation du temps, dans le mouvement imaginaire qu’engage la fiction. Il n’y a pas d’interprétation univoque. Les personnages portant les lettres sont la symbolisation d’une raison collective, mais contrairement au chœur des tragédies antiques, l’immémorial devient anecdotique. Il n’y aurait de raison que l’absurde. Le destin n’est plus entre les mains des dieux mais, trivial, il se matérialise dans un écran plasma. Le plus sérieux côtoie le désuet. Jordi Colomer construit le théâtre de l’apparition complexe de la signification, du langage. L’ordre, le sens unique est une fiction, une hypothèse comme une autre. L’artiste nous embarque ainsi pour des voyages contradictoires dévoilant la fragilité de l’habitation du réel. Le véhicule imaginaire de ce voyage pourrait être l’un des sept prototypes blancs de véhicules blindés, construits à échelle d’enfant (Prototipos, 2004). Imparfaits, sous leur aspect massif, ils ont un e présence transitoire, réactivable. Que sont-ils au juste ? Non loin d’eux, il y a une clé : une petite photo d’archive en noir et blanc… La légende : « Prototipo FAI (Federación anarquista iberica), 1936 ». Une foule amassée près d’un camion blindé à la diable regarde l’objectif. 1936, la Fédération anarchiste ibérique offre une alternative à la guerre contre Franco. En mai 1937, l’Etat républicain et l’Internationale communiste mettront un terme à ce mouvement, avant que le prototype ne devienne machine de combat. La relation entre les véhicules et la photo d’archive manifeste un abîme temporel : le passé devient un projet décliné, activable. Qu’est-ce que l’anarchie ? Une hypothèse politique, peut-être aussi une éthique. Dans Trois essais de philosophie anarchiste, Daniel Colson rappelle que l’anarchie n’est pas la simple projection d’un futur que l’on sait par avance irréalisable. Elle est en propre une vision du monde : « [L’]anarchie première et réaliste de ce qui est, des choses et des êtres, cette affirmation du multiple aux dépens de l’un, de la transformation incessante aux dépens de l’identique, du désordre aux dépens de l’ordre, du discontinu aux dépens du continu, de la différence aux dépens du même, est justement la condition et la chance, non seulement d’une émancipation des êtres humains mais de l’affirmation d’un monde et d’une vie libérés des mutilations et des pertes de possibles qu’entraîne le hasard des heurts et des associations destructives, mais aussi de toutes les tentatives autoritaires pour maîtriser ce hasard, unifier le multiple et ordonner l’inordonnable. »(1) Dans ces quelques lignes se trouve sans doute l’un des ressorts du travail de Jordi Colomer. A travers l’esquisse, le prototype, les gestes bloqués dans la répétition, l’artiste parvient à tenir la multiplicité, à signaler l’hétérogénéité première des choses. Les objets, les images qu’il fabrique, les décors qu’il plante, révèlent le caractère « inordonnable » de la réalité. Les termes contradictoires, les temporalités différentes coexistent. Le sens se dévoile ainsi sous des atours de fragilité, précaire et polymorphe. Les pièces de Jordi Colomer flirtent avec le chaos, pourtant l’univers créé est dans une adresse permanente à l’autre. Le spectateur est toujours invité à prendre une place singulière, sa place. Il n’est jamais pris au jeu de dupe de la fascination, au leurre de l’identification spontanée. La vidéo Simo est l’allégorie de cette manière d’habiter le monde, à sa propre échelle. La caméra filme dans un lent mouvement latéral une toute petite femme dans une pièce. A l’extérieur, des gens se croisent, parlent, rient, ils pourraient aller à une fête. Simo part, revient chargée de paquets, puis ressort. Son appartement s’emplit de boîtes blanches, elles apparaissent comme autant de modules architecturaux. A sa taille, Simo construit un univers. Les emballages contiennent des chaussures, des pots de confiture. En des gestes compulsifs, Simo mange, se chausse. Elle accumule, puis va chercher un tapis et s’endort en serrant contre elle une chaussure fétiche. Pendant son sommeil, un homme vient la lui dérober. Elle part alors voler une maquette d’immeuble illuminé. Simo est une fable, la matérialisation d’une image mentale. Jean-Paul Sartre écrit : « L’acte d’imagination […] est un acte magique. C’est une incantation destinée à faire apparaître l’objet auquel on pense, la chose qu’on désire, de façon qu’on puisse en prendre possession. Il y a dans cet acte quelque chose d’impérieux et d’enfantin, un refus de tenir compte de la distance, des difficultés. Ainsi, le tout jeune enfant, de son lit, agit sur le monde par ordre et prières. A ces ordres de la conscience les objets obéissent : ils apparaissent. »(2) Le personnage de Simo est dans ce rapport incantatoire aux choses, elle fait apparaître, comme par magie, les objets de ses fantasmes. La ville va jusqu’à obéir à sa perception, un de ses bâtiments, monumental, se transforme en maquette pour exaucer une revanche à la hauteur de l’injustice subie.
Construire son monde dans les entrelacs du rêve, de la fiction et de la réalité. Affirmer l’imagination pour déjouer la matérialité et l’inertie des choses. Respirer parce que l’on se sait bâtisseur. A travers ce travail permanent d’inclusion des contraires, Jordi Colomer parvient à mettre en tension les espaces. Il n’y a plus à proprement parler d’intériorité et d’extériorité, de vrai et de faux, seule s’impose la justesse toujours en devenir de la relation.
Jordi Colomer construit des habitats improbables juste au-dessus du chaos.

1. Daniel Colson, Trois essais de philosophie anarchiste, éd. Lignes & Manifestes, p. 13.
2. Jean-Paul Sartre, L’Imaginaire, éd. Folio Gallimard, pp. 239-240.

Biographie : Jordi Colomer est né à Barcelone en 1962. Depuis sa première exposition personnelle en 1986, il expose régulièrement un peu partout en Europe. En France, il a récemment présenté son travail à la Villa Arson, au Grand Café de Saint-Nazaire, à la Galerie de Noisy-le-Sec, au CCC de Tour, au Frac Bourgogne de Dijon. Il est représenté à Paris par la galerie Michel Rein, à Barcelone par la galerie Carlos Taché, à Madrid par la galerie Juana de Aizpuru. Jordi Colomer a également participé à de nombreuses expositions collectives, notamment à la fondation Juan Miró de Barcelone, à l’Institut Cervantès de Berlin, à l’espace Vox de Montréal, à l’Arco de Madrid, au Swiss Institute de New York, à la biennale de Valence, au festival Média et Architecture de Graz, au Mnac de Bucarest.

www.jordicolomer.com


Date de publication : 01/01/2005


Inséré le : 01/04/2005 00:00
Thèmes : arts plastiques, arts visuels, vidéo,