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L'invention de l'air par la respiration
Chapeau : Extrait de
Ecumes, Sphères III, de Peter Sloterdijk.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : texte d'artiste (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'artiste
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 32
Peter SLOTERDIJK philosophe
Texte : «
[...] La découverte de la légèreté, qui s'est matérialisée au cours du XXe siècle dans les systèmes de prévoyance, a une double signification pour la théorie des relations sphériques : une première en tant qu'objet d'étude, une deuxième comme condition de sa propre apparition. Dès que la légèreté est devenue un thème, les espaces de coexistence animés peuvent être décrits sous l'aspect de la gravitation. Une fois que l'atmosphérique s'est établi en tant que catégorie – dimension ontologique et publique – tous les faits humains se présentent sous l'aspect de la décharge. L'antigravitation peut être comprise comme vecteur « fondamental », mieux : comme la tendance qui s'insurge contre la dimension de la « fondation ». Une chose apparaît clairement à présent : il n'y a pas de culture sans les ascensions du sens libéré de la pesanteur. Alors que le sérieux réaliste a depuis toujours prétendu être et savoir ce qui est réellement, tout réalisme futur devra partir de l'idée que l'antigravitation est plus sérieuse que tout ce que le consensus a jamais formulé sur le prétendu « fondamental ».
La représentation de l'histoire humaine se transforme ainsi dans le style comme sur le fond : tandis que des « histoires du monde » conventionnelles se contentent d'accompagner la marche des « cultures » et des ethnies le long du parapet de leurs nécessités internes et de leurs stresseurs externes, il s'agit, dans une historiographie informée par la sphérologie, de retracer les moments de mouvement ascensionnel, d'excédent et de libre dérive à l'intérieur des îles anthropogènes – parce que l'on sait à présent, par principe, que l'on n'a jamais affaire à des créatures de manque au cœur de leur confusion, mais à des entités de richesse qui dépendent de la gâterie, du luxe de l'intimité, des privilèges de l'infantilité, des phases de veille déchargée et de l'apport de stimulis. La funeste expression de
conditio humana exprime le fait que ces créatures de richesse ont dû, pour la plus grande partie de leur existence historique, se confronter au problème de la sous-exploitation forcée de leurs capacités. Combien ont-elles dû s'unilatéraliser pour assurer leur survie ; combien de leurs potentiels ont-elles dû neutraliser pour se supporter dans la vie quotidienne ; combien de fausses descriptions de leur nature – depuis le péché original jusqu'au désir infini – ont-elles dû accepter pour accomplir leur corvée d'adaptation aux situations du monde, aussi différentes soient-elles ! Le « devenir adulte » est un mot clé de ce phénomène, « l'intériorisation du sacrifice » en est un autre, l'hypertrophie du sens de la réalité aux dépens du sens de la possibilité est le troisième. Une histoire universelle du sens léger apporterait la preuve du fait que, dans les conditions de pression du réalisme de la pauvreté, se constituent partout d'innombrables cellules et îles climatiques déchargées ayant chacune leur propre secret de l'égaiement. La capacité de survie des cultures ne repose certainement pas seulement sur les prestations de stabilité (soulignées unilatéralement par Gehlen) de leurs ordres ou institutions symboliques, mais tout autant sur le travail de lévitation souterrain, à peine perçu par les théories courantes de la culture, travail grâce auquel les habitants des îles anthropogènes créent leurs espaces de respiration. Ces processus paraissent dissimulés sous un titre surréaliste : l'invention de l'air par la respiration.
[...] »
Peter Sloterdijk, Ecumes, Sphères III, pp. 649-651, Maren Sell éditeurs, 2005.
Date de publication : 01/01/2005
Inséré le : 04/04/2005 00:00