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Densités chorégraphiques

Les Rencontres de Seine Saint-Denis.

Chapeau : Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis présentent, du 13 mai au 5 juin, une vingtaine de spectacles inédits en France. Au-delà de l’esprit de catalogue, on peut discerner quelques lignes fortes qui brouillent le clivage entre réalité et fiction.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : 2005

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur

du 13/05/2005 00:00 au 05/06/2005 00:00
Seine saint Denis 94000 France (Ile-de-France)



Texte : Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis sont un excellent baromètre des densités atmosphériques qui transforment le paysage de la danse. Le Concours de Bagnolet, auquel ont succédé les Rencontres, avait servi de révélateur à une fièvre des corps émancipés des carcans du ballet classique, devenant un tremplin pour la plupart des chorégraphes français qui ont marqué les années 80 et 90. Aujourd’hui, les frontières des univers chorégraphiques ont largement explosé, tant sur le plan de leur dissémination géographique que dans le foisonnement des esthétiques et des processus de création. Anita Matthieu, qui dirige depuis quelques années les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis, peut à juste titre revendiquer « des œuvres audacieuses, singulières, existentielles pour rompre avec la frilosité, la banalité médiatique où la trace de l’humain s’efface dans une mondialisation écrasante ».
S’il est difficile de tirer des plans sur la comète à partir de ce que l’on n’a pas encore vu (la vingtaine de spectacles présentés lors de ces Rencontres sont pour la plupart des créations ou des œuvres encore inédites en France), on peut cependant tenter de dégager quelques-unes des lignes de force qui vont traverser l’édition 2005 des Rencontres de Seine Saint-Denis. A une époque où les repères se brouillent et où les territoires se recomposent, quand les progrès technologiques – inégalement répartis - voisinent la montée en puissance d’intégrisme religieux et identitaires ; quand un « modèle » économique semble dicter sa loi aux systèmes humains, sociaux, environnementaux, politiques ; les chorégraphes développent curieusement une science du vivant qui reste à l’affût des modes de perception, expérimente des systèmes de composition, et témoigne d’un corps mutant, pas tant au gré de prothèses fantasmées qui en augmenteraient la « performativité », qu’en déplaçant les conditions d’une expérience sensible du monde.
Dans leurs performances Holding Hands et Without You I am Nothing, Antonia Baeher et William Weehler interrogent ainsi « les rapports entre l’émotion et la réalité » ou encore « la frontière entre le spectacle et l’hypnose » (Bobigny, 13 au 15 mai). Alban Richard, pour sa part, propose avec disperse « une structure labyrinthique et chaotique, qui explore les effets de la prolifération par un système d’apparitions et de disparitions »,« un univers en expansion se sculpte par effondrement et altération » (MC93 Bobigny, 20 au 22 mai). Emmanuelle Vo-Dinh n’est guère éloignée de telles préoccupations en axant la création de White light sur « les réseaux subtils » de la mémoire, poursuivant « un travail sur la perception du temps, sur sa répétition, modification et fluctuation » (Le Colombier, Bagnolet, 23 au 25 mai). Dans Fiftyfourville, l’Australienne Prue Lang, affronte trois conceptions qui peuvent organiser notre représentation du monde : le labyrinthe, le rhizome deleuzien et le modèle centralisé qu’évoque Godard dans Alphaville. Cette architecture mentale lui sert à « confronter notre propre sens de la logique à un autre type de communication entre les corps, une communication silencieuse dont les codes nous sont inconnus, et qu’il nous faut déchiffrer sans l’aide du langage pour accéder à un espace mental plus grand » (CDN Montreuil, 28 et 29 mai). L’espace mental est aussi une question d’expérience physique. Dans Eclectica, Andy Deneys explore comment se manifestent les impulsions, source d’énergie et de force. Le motif de l’ouragan lui suggère le canevas d’une écriture tourbillonnante (Forum de Blaznc-Mesnil, 1er et 2 juin). Dans Cut !, le Sud-Africain Boyzie Cekwana travaille sur l’idée de « continuité discontinue » : entre l’ombre et la lumière, la tradition et la modernité, il part du social pour arriver au viscéral, du visuel au perceptible (Théâtre Gérard Philipe Saint-Denis, 3 au 5 juin). Le Canadien André Gingras part quant à lui d’une observation du monde botanique pour imaginer un espace migratoire qui reflète selon lui « les tensions inhérentes à tout espace social » (Théâtre Gérard Philipe Saint-Denis, 3 au 5 juin). Mais il n’y a pas mieux placé que l’Iranien Hooman Sharifi, qui a fondé sa compagnie en Norvège, pour évoquer, d’un point de vue personnel, « le choc de réalités différentes » (CDN Montreuil, 27 au 29 mai) ; que le Tchadien Hacynthe Abdoulaye Tobio évoque également dans Pleurs au pays bien aimé, au tamis d’une écriture « écartelée entre le passé et le présent, entre danse traditionnelle et écriture contemporaine » (Théâtre Gérard Philipe Saint-Denis, 3 au 5 juin).
A la charnière des systèmes périmés, mais encore dominants, et des systèmes à venir, dont les germes ne sont pas toujours identifiables, le corps est peut-être le sismographe qui rend visible ce temps de la métamorphose. Saskia Hölbling, désormais habituée des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis, poursuit une fascinante exploration des surfaces corporelles, des images et sensations qui peuvent en surgir. Avec Your body is the shoreline, elle se concentre sur ce qui peut se passer entre deux corps qui vivent, dans “une proximité sans recul possible”, un état de conscience comme “événement partagé” (MC93 Bobigny, 20 au 22 mai). La croate Ivana Müller pose une drôle de question : « si mes pensées sont plus lourdes que d’habitude, est-ce que ma tête est plus lourde elle aussi ? » (MC93 Bobigny, 14 et 15 mai). Dans Confessions-the autopsy of a performance, Nada Gambier traque l’illusion qui fonde la performance et met en avant « ce qui se produit dans le corps, les doutes, les hésitations, la peur parfois, la souffrance, tout ce qui reste normalement invisible aux yeux du spectateur » (MC93 Bobigny, 21 et 22 mai). Ce sont d’autres Confessions, annoncées sans importance, que proposent Roser Montllo Guberna et Brigitte Seth à partir des assassinats racontés par Max Aub dans ses Crimes exemplaires. Il s’agit là d’une « lecture dansée », à la table, où seule affleurerait « chaleur éruptive de l’impulsion » (Théâtre Gérard Philipe Saint-Denis, 4 et 5 juin). Au fait, que voit-on au juste d’un corps ? Sa présence charnelle ? Son aura ? Dans sa Collection particulière, Maria Donata D’Urso s’en tient à ce précepte : « La peau est la seule surface visible ». Mais le visible accède ici à une autre identité corporelle, « un devenir totalement étranger à notre perception » (Théâtre Gérard Philipe Saint-Denis, 3 au 5 juin).
Beaucoup des chorégraphes invités aux prochaines Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis questionnent les espaces de la réalité et de la fiction, tant leur séparation devient aujourd’hui arbitraire, ou en tout cas se profile à nouveaux frais. De l’univers légendaire des contes et des fables à l’irruption des nouvelles technologies, une ligne semble courir par-delà les siècles et leur lente chronologie, qui réunit l’imaginaire et le virtuel dans une même quête d’invention. Michael Laub, trop peu connu en France (il sera cependant avec Marina Abramovic au prochain Festival d’Avignon) a fondé en 1981 la compagnie Remote Control, avec laquelle il mixe théâtre et vidéo. Avec H.C. Andersen Project, il part des contes et du journal de l’écrivain danois pour retourner l’image sirupeuse qu’en a donnée le cinéma hollywoodien (MC93 Bobigny, 13 au 15 mai).
Les Fables à La Fontaine résultent d’une idée génialement simple : confier à des chorégraphes le soin d’adapter selon leur fantaisie et au goût du jour les joyaux du fabuliste animalier. « N’est-ce pas dans les rêves que des mondes nouveaux commencent à être bâtis ? », propose la brésilienne Lia Rodrigues, qui s’approprie à son tour l’univers de La Fontaine, tout comme la canadienne Danielle Desnoyers, et le sud-africain Boyzie Cekwana (CDN Montreuil, 18 et 19 mai). Georges Appaix, lui, à l’art de ne pas (se) raconter d’histoires, en travaillant précisément sur la fragmentation d’un récit possible, sans cesse altéré par des arrêts dans le mouvement comme par des envolées langagières ou musicales : on le vérifie encore dans Once upon a time… (Noisy-le-Grand, le 26 mai). De toute façon, la « narration » n’est plus d’un seul bloc, et la création devient logiquement hybride : Christian Rizzo et le contrebassiste Bruno Chevillon se rejoignent dans une rencontre d’improvisation (Noisy-le-Grand, le 26 mai), Nasser Martin-Gousset se délecte sans fard d’une culture musicale populaire qui l’accompagne depuis son enfance (CDN Montreuil, 27 au 29 mai). Et le compositeur Thierry de Mey, à la suite de légendaires Musiques de table composées en 1987, explore « l’état de tension à la frontière entre le geste et le son produit ; le visuel et le sonore ». Dans Light Music, avec Jean Geoffroy à la baguette virtuelle, il apprivoise les nouvelles technologies grâce à un dispositif interactif de captation du mouvement (Forum de Blanc-Mesnil, 1er et 2 juin).
S’il faudrait, idéalement, tout voir de ces Rencontres Chorégraphiques Internationales, ce n’est pas tant pour feuilleter un catalogue des « tendances » artistiques contemporaines (à l’exhaustivité, nul n’est tenu), que pour pouvoir confronter dans l’intimité répétée d’un rapport aux œuvres ce que celles-ci révèlent – parfois à leur insu - de quelques-unes des pulsions anonymes qui traversent notre époque : cela même qui, dans l’invisible des corps, dessine d’insoupçonnables histoires à venir.

Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis se déroulent du 13 mai au 5 juin, à la MC93 Bobigny, au Centre Dramatique National de Montreuil, au Colombier à Bagnolet, à l’Espace Michel-Simon de Noisy-le-Grand, au Forum de Blanc-Mesnil et au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.
Renseignements : 01 55 82 08 01. Réservations : 01 41 60 72 72.
www.rencontres-choregraphiques.com


Date de publication : 12/05/2005


Inséré le : 27/04/2005 00:00
Thèmes : danse,