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Redescendre à l’endroit du regard
Chapeau : Christian Rizzo vient de créer au Quartz de Brest
Soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement car ils eurent le temps de regarder tout autour. Dans cette pièce polymorphe, le plateau, plus qu’un socle, est un abîme. Au Théâtre de la Ville, à Paris, du 28 au 30 juin.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : brève (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Christian RIZZO chorégraphe
du 28/06/2005 00:00 au 30/06/2005 00:00
Salle : Théâtre de la Ville
1, Place du Châtelet
Tèl. 01 42 74 22 77
Paris 75004 France (Ile-de-France)
Texte : Se demande t-on ce qui, dans le spectacle de la danse ou du théâtre, parvient dans certains cas à créer
un univers ? Cela ne se laisse pas aisément nommer, précisément parce que les formes et les images qui s’y agencent ne renvoient à aucun paysage immédiatement reconnaissable, et produisent pourtant une sorte d’éloquence mystérieuse. L’œuvre, alors, sait nous
toucher en deça ou au-delà de ce que nous en comprenons. Le trouble – à la fois agréable et inquiet - d’une telle sensation risque d’être fortement perçu par le regard qui émerge de
Soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement car ils eurent le temps de regarder tout autour, création polymorphe de Christian Rizzo. Que l’on soit, face à cette pièce heureusement déroutante, dans les rets d’un univers neuf et singulier, il faudrait être de mauvaise grâce pour le nier. Mais après ? Quelle alchimie est ici à l’œuvre ? Croire que l’imagination puisse à elle seule féconder un monde, ce serait entretenir le portrait de l’artiste en
deus ex machina, ce dont les contemporains ont appris à se défier. Christian Rizzo n’est pas un démiurge, et la poétique qu’il rend visible résulte certes d’un imaginaire, mais aussi d’un entrelacs de matières et de densités où la présence des corps, comme le jeu des masses sonores et scénographiques, concourent, dans leur réalité même, à s’absenter de tout réalisme tangible. Etonnante métamorphose, qui s’appuie sur le visible pour amener à percevoir l’obscure prégnance d’un gouffre au cœur de tous nos actes.
Avec
100 % polyester, il suffisait à Christian Rizzo de faire tournoyer deux robes suspendues à des cintres, liées l’une à l’autre par les manches et mues par le souffle d’une rangée de ventilateurs, pour faire naître une danse vide de tout corps : chorégraphie évanescente, fantomatique, prolongée par les ombres portées des robes en mouvement. Dans
Et pourquoi pas : « bodymakers », « falbalas », « bazaar », etc, etc…, un podium tournant accueillait un défilé de créatures fantastiques, entre monstres de foire et icônes de mode. La dissimulation des visages renforçait l’étrangeté d’une humanité anonyme et pourtant hyper-singularisée dans ses accoutrements et ses postures. Chistian Rizzo reprenait cette idée avec
Skull*cult, un solo pour Rachid Ouramdane créé en 2002 pour le Vif du sujet, au festival d’Avignon : c’est alors un casque de moto, visière rabaissée, qui dé-réalisait l’interprète, lui donnant un corps hybride, fétichisé… (1) A chaque fois, les figures sont étrangement voisines d’un sentiment diffus de mort, sans jamais céder à la moindre expressivité pathétique. Et cela ne lasse pas d’étonner chez un artiste qui ne se laisse enfermer dans un aucun cadre, ex-musicien de rock et étudiant en arts plastiques, créant costumes et bandes-sons pour d’autres chorégraphes, alternant performances et réalisations scénographiques pour des expositions, etc. Mais on peut être décidément touche-à-tout sans être frivole ; et on peut pareillement goûter à la formidable
indisciplinarité des formes contemporaines sans renier l’usage du cadre de scène. Dans la grande salle du Quartz de Brest,
Avant un mois je serai revenu et nous irons ensemble en matinée, tu sais, voir la comédie où je t’ai promis de te conduire, créé en 2002, révélait en Christian Rizzo un immense
poète de plateau (2).
« Le théâtre est un lieu paradoxal de présent et de mémoire. Mais il est aussi fait pour créer des visions », dit-il en connaissance de cause :
Soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement car ils eurent le temps de regarder tout autour déplie un temps onirique qui n’est susceptible d’appartenir qu’au lieu du théâtre. A contrario des
précipitations de l’actualité et de ses représentations médiatiques, Christian Rizzo agit en contemplatif, soucieux de
« redescendre à l’endroit du regard, de donner du temps pour observer et non pas montrer, encore moins démontrer » (3). Au début du spectacle, des loupiotes scintillantes bordent la surface blanche d’un plateau surélevé, vierge de tout décor. Un à un, arrivent les danseurs, posent leur bardas, s’attroupent autour d’un micro et lui confient des mots : le chorégraphe a demandé aux interprètes d’égrener des listes de gens, de lieux, de souvenirs les ayant marqués. Mais cette mélopée de voix, à peine compréhensible, se transforme en une sorte de hululement indistinct. Pour qui sonne le glas ?
Le plateau, alors, est peuplé de vide. Traversé de silhouettes chatoyantes, en vêtements et sous-vêtements colorés, qui semblent pouvoir un temps composer une
scène de danse, il est vite rendu à l’opacité de trajets solitaires et éphémères. L’unité du sol elle-même se défait en monolithes blancs qui dressent des parois, libèrent des béances. Et les
personnes, tout à l’heure simplement humaines, familières, deviennent extravagantes, inquiétantes, presque difformes. Cette désagrégation des espaces et des identités s’opère pourtant sans la moindre frénésie, en un continuel fondu-enchaîné de transformations (accompagné sans ostentation par les épatantes lumières de Caty Olive). Seule la musique de Gerome Nox et Didier Ambact, contrastant avec cette étale « polyphonie de présences », maintient le roulement constant d’un déluge rythmique et percussif.
« Emettre des collisions, des frictions où références et imaginaires tissent une structure paysagère à la définition mouvante, en creux », écrit Christian Rizzo dans ses notes de travail…
Du début à la fin,
Soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement car ils eurent le temps de regarder tout autour est aimanté par l’idée de chute. Des corps à la renverse, la danse contemporaine en a largement usé et (parfois) abusé, rejetant la quête d’élévation du ballet classique au profit d’un corps terrien qui puiserait dans le sol son énergie vitale. Comme l’indique le titre du spectacle de Rizzo (emprunté à Lewis Caroll), la chute des corps n’a pas ici cette consonance. Elle est davantage, dans le ralenti de l’expérience et de la perception, consentement à l’abandon. Ou encore, comme dit le chorégraphe :
« accepter le vide pour défier la peur du néant ». Le plateau, plus qu’un socle, est un abîme. La séquence finale, qui pourrait là encore évoquer quelque étrange rituel funéraire, accomplit magnifiquement ce patient travail de creusement d’un « puits intérieur » au bord duquel vacillent tous les équilibres.
(1) Christian Rizzo reprend certains éléments de ce solo avec Jean-Baptiste André, formé au Centre national des arts du cirque, pour un nouveau solo (
comme crâne, comme culte) qui sera créé cet été au festival d’Avignon.
(2) Ce spectacle lui a valu le Grand prix de la critique 2002/2003 – palmarès danse / révélation chorégraphique - du Syndicat Professionnel de la Critique Dramatique et Musicale.
(3) La plupart des citations de Christian Rizzo rapportées dans ce texte proviennent d’un entretien réalisé par Irène Filiberti pour le dossier de presse du Festival d’Avignon.
Soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement car ils eurent le temps de regarder tout autour de Christian Rizzo, au Théâtre de la Ville, à Paris, du 28 au 30 juin. Tél. 01 42 74 22 77 ou www.theatredelaville-paris.com
Date de publication : 09/06/2005
Inséré le : 07/06/2005 00:00
Thèmes : danse,