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L’art irrécupérable




Voilà près de vingt ans que Jean-Louis Costes s’improvise musicien, performer, cinéaste ou écrivain pour exorciser ses pulsions les plus inavouables, et cracher ses chroniques de la haine ordinaire au visage d’un public toujours plus nombreux. Seul contre tous, Costes crée le dégoût artistique.


Biographie : Jean-Louis Costes publie dès 1985 d’innombrables cassettes et disques dont les titres traduisent bien la portée nihiliste et fantasque : Secouez… crevez !, Les Oxyures, Livrez les blanches aux bicots, Jap Jew, Terminator Moule, Le Fils de Caligula, Un sparadrap sur l’anus… Parallèlement, il développe sur scène ses « opéras porno-sociaux », où se mêlent chansons, théâtre, actions violentes, nudité et sentiments exacerbés : parmi ceux-ci, La Marelle, Lost Kittens, Partouze à Koweit-City… qui lui permettent de se produire du Japon aux Etats-Unis. Jean-Louis Costes a également réalisé plusieurs films, fait l’acteur pour Virginie Despentes et Gaspard Noé, enregistré avec Noël Akchoté, et publié en 2003 son premier roman, Viva la merda, aux éditions Hermaphrodite.


Quels sont vos rapports avec la censure ?
« Au départ, je croyais qu’en France, il n’y avait pas de censure. J’étais franchement persuadé que dans le cadre d’une œuvre d’art, on pouvait tout dire, tout faire. C’est d’ailleurs le cas, toujours, pour ceux qui ont le droit, puisque les gens ne t’attaquent que pour se réserver le droit de parler de certains sujets. Parce que si tu veux voir du meurtre, du crime, tous les soirs, il y a trois cents morts à la télé. Et personne ne téléphone à la police pour dénoncer l’incitation au meurtre. Dans une fiction, normalement, on a le droit de représenter le mal : c’est quelque chose d’acquis en Europe, une convention propre à nos cultures. La scène, c’est un lieu d’expression du crime – et si ce n’est pas pour faire ça, si c’est pour bouffer des yaourts, c’est pas la peine, on n’a pas besoin d’un lieu symbolique pour faire des choses autorisées. On a besoin d’un lieu symbolique pour bien comprendre que “ça”, c’est “faux”, que ce qui se passe sur la scène est grave. Ça a toujours existé en Europe, et cela joue un rôle social essentiel : couper ça, c’est détruire une société. Je ne sais pas bien expliquer le rôle de l’art, de cet art-là, mais j’ai le sentiment qu’il est là depuis longtemps et qu’il doit avoir un rôle moteur. Le problème, c’est qu’en France, le code pénal ne fait pas clairement la distinction entre fiction et réalité, contrairement à la Suisse par exemple, où la distinction est claire, et où, si tu revendiques ce que tu fais comme de l’art, terminé, ça bloque les poursuites. Les attaques que je subis seraient impensables en Hollande (un procureur hollandais qui avait vu un de mes spectacles a même écrit une lettre en ma faveur pour la justice française) ou en Allemagne, je n’ai jamais eu de problèmes ailleurs qu’en France.

Dès le début, votre travail a suscité l’incompréhension…
« C’est sûr. Déjà, avant les procès, les gens se posaient des questions sur ce que je fais, étaient contre. Parce qu’en art, si ce que tu fais ne s’inscrit pas dans une structure connue ou dans un certain style, il y a déjà une grosse résistance : lorsque tu n’es pas habitué à une forme, tu ne l’acceptes pas. Au départ, j’ai eu plutôt affaire à ce problème-là, d’autant plus qu’il y a un côté ridicule dans ce que je fais : pour les gens, j’étais un bouffon, un con, quoi, c’est à peu près ça qu’on me reprochait. Si je n’accédais à rien, c’est parce que j’étais nul (ce que je suis d’ailleurs le premier à reconnaître). Mais quand les procès ont débuté, en 1997, mon audience avait déjà commencé à se développer, c’était parti, et tout a été bloqué net. Parce que ces gens qui intentent les procès exercent un contrôle qui excède largement le cadre de “l’anti-racisme”… Au départ, ce sont l’UEJF et la Licra qui ont déclenché les poursuites – des associations qui, à la base, défendaient les gens qui étaient dans la merde au lieu de mettre des gens dans la merde. Puis, au bout d’un an ou deux, sont venus se joindre à eux la Ligue des droits de l’Homme et le Mrap, ce que j’ai trouvé beaucoup plus étonnant. D’abord, parce que je connais pas mal de gens qui sont au Mrap et à la LdH, et ensuite parce que c’est moi qui avais contacté cette dernière pour solliciter son aide à l’époque du premier procès : non seulement elle ne m’a jamais répondu, mais en plus, elle a fini par m’attaquer – et c’était moi-même qui lui avais transmis le dossier ! Le plus drôle, c’est qu’alors qu’on me prenait pour un bouffon dont le délire passait pour un délire anti-fasciste – le disque pour lequel on me poursuit, Livrez les blanches aux bicots, m’avait jusqu’à présent valu des menaces de mort de l’extrême droite –, on s’est mis à me prendre au sérieux en renversant complètement mon “discours”.

Ces attaques posent notamment la question du caractère prescriptible de textes publiés sur Internet…
« Oui. Mais selon la règle, ou tout simplement le bon sens, les faits étaient prescrits au moment où l’on m’a attaqué en justice. Les textes incriminés, qui datent de 1989, sont arrivés sur Internet en septembre 1996, année où j’ai lancé mon site, et ce n’est qu’en janvier-février 1997 que ces associations ont commencé à m’adresser des menaces. Elles m’ont d’abord envoyé au civil, dans l’idée de faire tomber Internet hors du droit de la presse de 1881. Normalement, un procès dans le cadre du droit de la presse va tout de suite au pénal, c’est pourquoi ces associations ont été déboutées au civil, au motif que les faits en question ne dépendaient pas de celui-ci. Je pensais que c’était terminé, mais non, elles sont reparties au pénal pour les mêmes faits, en prétendant que j’avais créé un nouveau site alors que j’avais simplement pris un nom de domaine, ce qui a été facile à prouver. Parce que, quoi qu’on en dise, il n’y a rien de plus contrôlable qu’Internet : tu ne peux pas dater une photocopie, par exemple, mais sur Internet, tu as des horloges, des machines qui pistent tous les dossiers. J’ai donc gagné une nouvelle fois, c’était en 1998, on a admis que les faits étaient toujours prescrits. Mais les associations ont fait appel et, bizarrement, elles ont gagné, le juge décrétant qu’il n’y avait pas prescription, ce qu’aucune loi ne permettait d’affirmer : je veux bien qu’il y ait une lecture continue sur Internet, mais il y a aussi une lecture continue des livres dans les bibliothèques ! Les livres, jusqu’à présent, durent plus longtemps que les sites Internet… L’affaire va devant la Cour de cassation, qui casse le jugement. Je pensais qu’on allait enfin s’en arrêter là, mais non ! En 1999, la Cour de cassation décide de renvoyer l’affaire en appel, et là, l’avocat sort une nouvelle astuce de son chapeau, en affirmant que le fait d’avoir pris, pour l’adresse de mon site, un “.org”, avait simplifié l’accès à celui-ci, et donc augmenté sa fréquentation… Cela fait huit ans que ça dure, que je suis convoqué tous les trois mois, que je subis un black out des médias, et parfois ça me fatigue vraiment, ça me monte au cerveau. Mais je bloque par tous les moyens parce que j’ai compris que ce que font ces associations n’était pas fair-play. Toutes ces manœuvres visent à faire sauter la prescription et à pouvoir me juger sur le fond pour me condamner, c’est leur seul but… Quoi qu’il en soit, je reste fier de Livrez les blanches aux bicots : c’est le seul disque à avoir été fait sur le racisme des années 1980. Mais il n’est plus du tout d’actualité, les problèmes, aujourd’hui, sont de nature différente. Non, le vrai disque qui serait CHAUD, ce serait un disque sur le communautarisme : là, tu peux te la manger, la balle.

Comment expliquez-vous cet acharnement ?
« Mon truc, c’est que je suis un taré. Qui a résisté à ces associations, à part moi ? Quand un artiste dépasse les bornes, il y a toujours un éditeur ou une maison de disques sur lesquels on peut faire pression. Mais si un barjot qui fait tout lui-même, comme c’est mon cas, décide de se suicider financièrement… Parce qu’au bout d’un moment, tu es acculé à la misère, il y a une grande différence entre ma renommée et mon argent : alors que tous les PDG de chaînes culturelles me connaissent, je ne peux jouer que dans des salles indépendantes, des lieux recyclés, des squats – des réseaux dont les juges n’ont absolument pas idée. Voilà encore un argument pour les avocats des associations qui m’attaquent : le fait que je me produis dans des caves sans faire de publicité dans les médias, c’est bien la preuve qu’il s’agit d’un complot, d’une “association de malfaiteurs”. On veut à tout prix empêcher que mon image artistique arrive jusqu’au juge, parce que si je m’établis, c’est fini… Je pense que si
ce que je fais possède une forte valeur politique, cela n’a rien à voir avec le contenu de mes textes mais plutôt avec ma manière de travailler. Ce qui dérange surtout, c’est que je me prends en main moi-même.

On vous a comparé aux dadaïstes ou aux actionnistes viennois, à Artaud ou à Pasolini. Comment vous situez-vous sur la scène artistique ?
« Je ne me rattache consciemment à aucun mouvement. Mais surtout, je refuse catégoriquement que l’on dise que dans mon travail il y ait un quelconque message, y compris anti-raciste. Pour ma voisine haïtienne, ce qui m’arrive est incompréhensible. Pour elle, ce que je fais, c’est de l’ordre du vaudou… »


David SANSON, Matthieu BLESTEL,
Publié le 2005-03-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : musique,
Mot(s) Important(s) : censure,
Artiste(s) : Jean-Louis Costes (performeur), David SANSON (rédacteur), Matthieu BLESTEL (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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