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« Ce gars-là, on ne veut plus le revoir »




Loin d’avoir disparu de la scène intellectuelle, la censure prend aujourd’hui des tours surprenants : le public devient le prétexte et l’otage de la mise au ban de certaines œuvres.


L’affirmation est bien connue : depuis Les Paravents (Genet) et Roberto Zucco (Koltès), plus de censure sur les scènes de France. En littérature, on en reste à L’Epi monstre de Nicolas Genka, et au Château de Cène de Bernard Noël, dans les années 1970. Il y a bien l’hypothèse, lourdement efficace, de la « sensure » («…un pouvoir non contraignant, un pouvoir “humain”, et son discours officiel, qui étalonne la valeur des mots, les vide en fait de sens – d’où une inflation verbale, qui ruine la communication à l’intérieur de la collectivité, et par là même la censure. » – Bernard Noël, L’Outrage aux mots, postface au Château de Cène, p. 158).
Depuis le début de ce nouveau siècle, on serait tenté de relever les signes d’une nouvelle charge de la censure, moins frontale, mais pas aussi interne que la privation de sens dont parle Bernard Noël. Elle part de l’opinion, citoyenne, est relayée par les médias, pour arriver souvent autour de la table des conseils municipaux. Mais c’est toujours le public qui se trouve pris en otage, pour détruire le droit à l’existence d’une œuvre. En 2002, Stanislas Nordey montait la terrifiante Epreuve du feu de Magnus Dählstrom, et le bien-fondé d’une telle programmation au Théâtre National de Bretagne était discuté au conseil municipal de Rennes. Et puis les exemples s’enchaînent : même processus à la mairie de Paris, après la programmation d’After Sun de Rodrigo Garcia. On s’indigne de voir des spectateurs obligés de se plier à des comportements dégradants (en réalité, une scène-performance où des spectateurs peuvent jouer avec leur corps, et à laquelle le public se prête avec jubilation – s’il le souhaite, ce qui est curieusement et très naturellement le cas tous les soirs…). Et puis, depuis le début de cette saison 2004-2005, une avalanche de réactions haineuses, au plus loin du jugement de goût, et des condamnations définitives sur le mode populiste : gaspillage de l’argent public, agression du public (« outragé »), scandaleuse apologie du corps sale et
de l’intelligence sectaire. Avec le spectacle de Jan Fabre, The Crying body, présenté au Théâtre de la Ville en novembre, on a atteint des sommets dans le déferlement de la haine. Et ce, dans des journaux extrêmement différents, qui s’alignent sur cette phrase programmatique prélevée dans la Chronique du lundi de Georges-Paul Wagner, publiée par le journal d’extrême droite Présent : « La beauté, morte du refus de toute pédagogie, est surtout victime de la philosophie égalitaire, exigeante et tyrannique, qui a envahi tous les forums où on pérore en faisant semblant de penser. » (Présent du 21 décembre 2004). Dans un titre de droite moins extrémiste, on peut lire cet ahurissant pronostic : le Festival d’Avignon (dont Jan Fabre sera cette année le directeur artistique) pourrait se passer très mal… Et l’on se rappelle les stupéfiantes menaces d’une critique du Monde, qui s’étonnait l’an dernier de ne pas voir des émeutes devant le Théâtre de la Bastille pour empêcher une pièce de Fassbinder qui traite courageusement de l’antisémitisme. D’une façon plus banale, le Théâtre de la Ville reste de toute part soupçonné de devenir un « urinoir public » (Présent du 27 novembre 2004), avec de nouveaux rebondissements en perspective à la mairie, malgré le soutien officiel de l’adjoint au maire à la culture. La censure ne se conçoit même plus dans un sens retenu ou dévitalisé ; elle porte dorénavant sur la question de la mainmise de décideurs qui s’autorisent à intervenir en amont sur les conditions d’existence ou non d’une œuvre présentée au public.
Dans toutes ces affaires, qu’il n’est finalement pas difficile de qualifier par le bon vieux vocabulaire d’« outrages aux bonnes mœurs », ce qui reste inacceptable n’est pas tant de voir des spectacles diviser violemment le public, mais de se rendre compte que c’est une telle division politique de la salle qui semble politiquement de moins en moins acceptable. Comme le dit Rodrigo Garcia, en réaction à ces récents événements politico-médiatiques : « La pression devient de plus en plus grande, on sent qu’elle s’intensifie partout, sur les directeurs, les artistes, les critiques. Dans le cas d’After Sun, ce qui n’était pas acceptable,
c’était que des gens du public viennent sur le plateau pour se mettre nus, alors qu’ils n’avaient pas le corps standardisé des mannequins factices qu’on voit à la télévision et dans les publicités. C’est cela qui n’est finalement plus acceptable, même si ça n’a rien de dégoûtant. Dans ce contexte, si tu cesses de faire ton travail parce que le théâtre risque de ne plus te programmer, alors tu es un fils de pute. Ça suffit de remettre sans arrêt la responsabilité sur les autres. Si on ne nous permet pas de faire notre travail, on ira le faire ailleurs, ou dans la rue. Il n’y a rien d’autre à dire. »
(1) En effet, plus rien à dire, si ce n’est continuer à faire entendre le travail de ceux qui libèrent le sens, et la tête, et le corps. Ici ou ailleurs. Et rappeler, enfin, toujours à propos de Garcia, cette phrase qui résume bien la nouvelle forme
de censure qui s’installe. Suite à une prise de parole au colloque du festival Mettre en scène, toujours à Rennes, et toujours en novembre 2004, un édile est venu dire au directeur : « Ce gars-là, on ne veut plus le revoir. » C’est devenu le titre de l’intervention de Rodrigo Garcia(2).

1. Entretien, traduit par Sarah Chaumette, réalisé pour un documentaire sur Rodrigo Garcia produit par Bruno Tackels pour l’émission Surpris par la nuit sur France Culture (diffusé en février 2005).
2. Traduction de Christilla Vasserot, texte à paraître.

Bruno TACKELS,
Publié le 2005-03-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

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Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : censure,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Rodrigo GARCIA (performeur), Jan FABRE (performeur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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