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Artistes de la scène, quel pacte à venir ?
Christophe Huysman, comédien, dramaturge, écrivain et metteur en scène nous livre ses réflexions sur la place de l'art aujourd'hui.
Il faut œuvrer sans rêve pratique, sans regret et sans remords (on dirait une chanson) l’absence apparente de conviction. Il revient de se construire, artiste, écrivain de la scène, en convictions intérieures. Il faut œuvrer ainsi. Avec les lassitudes des épuisements de la survie où nous sommes projetés, avec nos pères absents des débats, dans une cité dont on veut nous faire croire qu’elle a d’autres soucis, et avec l’éternelle question du divertissement en prime ! (réfléchir ou ne pas réfléchir, inquiéter ou ne pas inquiéter). Néanmoins, cohabitant toujours, vivant et présent, comment devenir demain ?
Des actions singulières d’acteur, d’auteur, d’artiste et de technicien de la scène où le corps (en entier, cerveau compris) s’embarque dans une recherche avec ce qu’il ne sait pas. Dans le théâtre mes références sont liées à la pratique davantage qu’à des influences (un devenir sans père). Je crois avoir tenté jusqu’à présent des formes que je n’avais jamais apprises. Il n’existe aucune méthode sinon la sienne, celle qu’on tente avec ce que l’on est à un moment donné dans une époque donnée, celle de chaque essai. Je vis l’écriture de la même manière, ainsi que la direction d’une équipe.
Nous ne devons pas oublier ce qu’est un auteur de spectacle et la tranchée dans laquelle il est aujourd’hui contraint d’évoluer, s’il est sincère. Raconter ce qui peut sembler une évidence : vivre avec et dans ce monde, être non seulement un « traducteur », comme le nomme Vitez, mais également une dépression, un gouffre où le monde et ses contradictions s’engouffrent et s’entrechoquent. Désigner l’interprète, l’auteur etc. comme le corps de la contradiction, car si l’humanité prend la parole c’est qu’il lui est arrivé un incident, un événement précis qui l’oblige à prendre position pour le parler et ainsi travailler des endroits de cette humanité qui n’ont pas encore trouvé leur forme.
Nous sommes « dans » un théâtre de « l’après-coup », pour reprendre l’expression de Maurice Blanchot, de l’après Auschwitz en particulier ; dans cet après sans apprêt, un présent cerné, je me suis permis de « prendre langue », la parole, je me suis convoqué, provoqué, comme je l’ai fait avec la parole de l’Autre, et j’ai tenté de représenter l’humanité en chair et en os, et en mouvement, en exercices de théâtralités. Une matière agitée dans un théâtre que j’estime de même. Je suis auteur et acteur organisé en compagnie, et mettant en action des formes et des techniques extrêmement diverses.
Je tiens à définir mon champ d’action sans discipline fixe, et d’en reconnaître les doutes et les possibles sans limite. Ensuite, diriger une compagnie, rassembler un ensemble d’artistes et de techniciens dans un but imprévisible (un spectacle) demande pour tous une rare ténacité, un engagement dans le temps, à travers la mémoire et son corps. L’art de la scène comme un art d’assemblage. Ce sont les rencontres et les associations avec d’autres artistes (venus du théâtre, des arts plastiques et numériques, du cirque, etc.) qui ont déclenché les spectacles que j’ai faits, rien n’était « prévu », et ces rencontres singulières m’ont mené à un réel travail sur les formats, une certaine provocation des formats ; ce n’est pas une mince bataille. Nous sommes constitués depuis quelque temps en entreprises de spectacle, mais des entreprises en immédiate et infinie récession (une institution ad hoc de la faillite pour surseoir à l’intermittence ?) ; la provocation des formats est effectivement réciproque. Je parle de définition et c’est pour cette raison que succinctement j’épouse le contour de ma discipline, car je souhaiterais une réciprocité dans la définition, une définition sérieuse des responsabilités publiques dans ce qu’il est convenu d’appeler le spectacle vivant par les responsables en charge de celle-ci. Parce qu’aujourd’hui chacun se demande quelles sont les politiques nationales et régionales engagées : tout a changé, rien n’a changé, pourrait résumer la situation. Quels artistes, pour quelles pratiques ? Et quelle est la place de l’art dans une stratégie collective ? Et de quel art cause-t-on ? Le monde politique n’a pas d’avis, selon toute apparence, sur le spectacle vivant. 2003, l’année de la casse et du silence politique. 2004, de quelle casse est-il question ? Un système de l’intermittence spécifique aux artistes, voté au parlement (1969), qui peu à peu s’est ouvert à tout et n’importe quels métiers, une mise en faillite volontaire, et qui, après réforme, se trouve particulièrement inadapté aux artistes du spectacle vivant (on se demande « A qui profite cette réforme ? »). Nous sommes ennuyés de tant d’incompréhensions. Quelle société veut-on ? Une société de commémoration ? d’abandons ? de rendement ? Un pays culturellement sous-développé avec une belle vitrine ? La question de la place de l’art reste entièrement posée, se trouve reposée. L’Europe dite « des régions » en matière culturelle peut nous faire craindre un certain pire, un pire pour certains. Aujourd’hui nous nous débrouillons entre cynismes, indifférences et passions (rares) vis-à-vis des producteurs et des collectivités, dans une langue en perte de vitesse et des structures de production extrêmement fragilisées.
Il est impératif de créer un nouveau pacte entre artistes de la scène, lieux/structures de production/diffusion et collectivités, avant que nous ne sombrions dans l’inhumanité et l’aléatoire, un contrat de réciprocité où envisager la réalité d’un des muscles permanent
de la cité. A moins d’être stupides, nous avons besoin les uns des autres, et que la question publique de la place de l’art aujourd’hui soit activée sur la scène publique, que la création soit un pas devant le muséal, que le présent et ses vivants soient une priorité. Nous maintenons le langage en vie et en proposons d’autres, il n’y a pas que le langage qui reste vivant, mais tout ce qu’il crée. Je ne parviens pas à croire que l’on puisse rejoindre le libéralisme trompetant, s’y conformer, nous n’en avons pas les structures adéquates, ni le souhait. Je ne crois pas que l’on ait oublié, et je reste convaincu que le rapport à l’Autre, sa mémoire, est à ce prix. Avant la commémoration, il y a l’artiste, le présent, et ce ne serait pas une autre forme historique de laisser cet Autre soi-même disparaître, avatar de la mort sociale, mentale, la mort-blocus… les morts civilisées. Ce sont des morts performatives et planifiées. Nous sommes et restons des corps irréductibles. Nos libertés sont à ce prix. Demain, quel pacte ?
4 février 2005
Christophe HUYSMAN,
Publié le 2005-03-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : texte d'artiste
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Artiste(s) : Christophe HUYSMAN (rédacteur),
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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