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L’Europe à l’épreuve de l’étranger
Traduction et Frontières.
L’Europe en train de se faire ne repose sur aucun modèle politique préétabli. Etienne Balibar envisage les linéaments d’un récit à venir, qui se tisse dans les différences acceptées.
Biographie : Professeur de philosophie à l’université de Nanterre-Paris X, Etienne Balibar est spécialiste de John Locke et de Karl Marx. Depuis de nombreuses années, sa réflexion se porte sur la construction en actes de l’Europe comme espace transnational et la citoyenneté à venir. Parmi ses plus récentes publications, citons : Nous, citoyens d’Europe : Les frontières, l’Etat, le peuple (2001), La philosophie de Marx (2001) et L’Europe, l’Amérique, la guerre. Réflexions sur la médiation européenne (2003), tous trois parus aux Editions de la Découverte.
[…] Les modèles de la politisation de l’espace au moyen desquels on essaye de configurer l’Europe dans la mondialisation actuelle sont autant de pierres de touche permettant de mesurer la façon dont des politiques « extérieures » affectent « l’intérieur » de notre espace politique, et réciproquement. Il est en effet important de marquer à quel point des problèmes relevant traditionnellement de la « politique intérieure » – comme celui de la tolérance religieuse ou celui du statut des étrangers – sont traités aujourd’hui dans une perspective de politique internationale ou de « place dans le monde ».
Les questions que je vais discuter concernent, d’une part, les politiques de sécurité mises en œuvre aux frontières de « l’espace commun » pour contrôler les entrées de migrants et de réfugiés (espace défini en pratique par les accords de police entre les pays de l’Union européenne et certains pays voisins, tels que la Suisse), d’autre part la différence linguistique, en tant que différence « culturelle » fondamentale qui tout à la fois marque la différence des identités nationales, supranationales et régionales, et fournit les moyens d’en transformer les relations. En m’intéressant ainsi à la fois
à la question de la sécurité et à celle de l’identité, je prends en compte deux niveaux très différents de la construction européenne. L’un peut paraître exagérément particulier et réaliste, l’autre exagérément abstrait et idéaliste, mais ils forment des aspects complémentaires de la « constitution matérielle » de l’Europe, à laquelle il faut bien en venir si l’on veut comprendre comment se pose le problème de
l’émergence d’une nouvelle figure de la citoyenneté, dont la définition vacille entre des pôles moralement et politiquement opposés. D’un côté nous avons en effet une configuration violente d’exclusion, dont l’instrument privilégié est la militarisation des « frontières de sécurité », qui aboutit à recréer la figure de l’étranger comme ennemi politique et double les phénomènes d’inégalité et de conflit social d’un langage de guerre entre les cultures, ou de « choc des civilisations », potentiellement exterministe. De l’autre s’esquisse une forme contemporaine de la « civilité », où l’élaboration des différences dessine la perspective publique d’une « Europe multiculturelle », dont il est bien clair qu’elle soulève d’énormes difficultés pratiques, et peut-être même affecte les notions de « communauté » ou d’« identité commune » d’une aporie constitutive, mais dont on peut penser qu’elle recevra peu à peu un contenu actif et concret. Elle fournirait alors un moyen de faire reculer la perspective des « guerres de cultures », y compris les nouvelles « guerres de religion » sur
le continent européen, en engageant un procès d’intégration et de dialogue, au lieu de l’impossible assimilation forcée dont rêvent certains souverainistes nationaux et supranationaux. Il se trouve aussi que ces deux questions sont celles que j’ai eu l’occasion de rencontrer et de discuter ces dernières années avec d’autres intellectuels, des travailleurs sociaux, des écrivains, des artistes, dans le cadre d’initiatives « militantes » pour la liberté de circulation des hommes et pour la traduction entre les cultures. C’est ce qui m’encourage à essayer de faire ici un pas de plus en esquissant des perspectives générales – peut-être utopiques, mais que je n’isole pas des conditions politiques du moment – destinées à « civiliser » le concept d’identité culturelle, si difficile à détacher de l’idée d’une communauté de citoyens, et à transformer notre représentation de l’autre ou de l’étranger comme ennemi potentiel en celle d’un interlocuteur, conçu comme une ressource et une chance d’avenir plutôt que simplement comme un « problème », et a fortiori comme un « danger ».
Etienne BALIBAR,
Publié le 2005-03-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : europe, traduction,
Artiste(s) : Etienne BALIBAR (philosophe), Etienne BALIBAR (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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