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Anatomie de l’errance
Le cheminement de la multi-instrumentiste américaine Zeena Parkins est une invitation au nomadisme. Cette pionnière de l’interdisciplinarité, qui a jeté des ponts entre sa pratique et la littérature, le cinéma ou la danse, aime remettre en jeu ses acquis en osant les paris les plus risqués.
Biographie : Harpiste, accordéoniste, pianiste et compositrice, Zeena Parkins partage depuis quatre ans sa vie entre New York, où elle s’est installée en 1984, et Calgary, au Canada. Sa collaboration avec Björk l’a fait connaître d’un large public, mais elle est créditée sur plus de 80 enregistrements, sans compter la trentaine de partitions chorégraphiques et la douzaine de disques parus sous son nom. Parmi les plus notables, citons Nightmare Alley (1987), tout juste réédité par Table of Elements, Isabelle (Avant, 1992), Mouth=Maul=Betrayer (Tzadik, 1996), Pan Acousticon (Tzadik, 1999) et Phantom Orchard (Mego, 2004), gravé avec Ikue Mori. Elle a aussi travaillé pour le cinéma expérimental, la vidéo et le théâtre. Zeena Parkins vient par ailleurs de rejoindre le Tin Hat Trio, suite au départ de l’accordéoniste Rob Burger.
Vous êtes arrivée à New York en 1984. A quoi ressemblait la ville à cette époque, et particulièrement le quartier du Lower East Side, où vous êtes toujours installée ?
« J’ai d’abord vécu dans d’autres quartiers avant de m’établir dans le Lower East Side. La plupart de mes amis et de mes pairs étaient installés dans l’East Village, aussi avais-je très envie de me rapprocher d’eux. J’ai donc emménagé avec un designer dans l’appartement que
j’occupe toujours sur Ludlow Street, entre Stanton et Houston. Le quartier ne ressemblait en rien au Disneyland qu’il est devenu par la suite. Ses habitants étaient exclusivement des immigrés latinos et des artistes, qui avaient forgé la réputation du bloc, comme Kiki Smith, Fred Frith ou encore Tony Conrad. Quand je suis arrivée, en 1986, la scène artistique de l’East Village était déjà complètement fétichisée, notamment en raison du succès foudroyant de Jean-Michel Basquiat et Keith Haring. Le Lower East Side, en revanche, était encore mal éclairé, et le néon du célèbre Delicatessen Katz’s semblait briller comme le dernier phare de la civilisation. Les fenêtres des immeubles aujourd’hui rénovés étaient condamnées pour la plupart. Il n’y avait aucun restaurant et à peine plus de bars. On trouvait bien quelques clubs, mais l’essentiel se passait dans des squats ou des bodegas nichées dans les immeubles à l’abandon. Celle de Ludlow avait pour nom La Esperanza. L’été arrivant, les vieux Dominicains jouaient aux dominos sur le trottoir en buvant des cervezas. Une fois ivres, ils allaient chercher leurs instruments, un accordéon, un violon, quelques seaux retournés en guise de percussions, et jouaient jusque très tard. Régulièrement, ils organisaient des combats de coqs dans les cours intérieures. Les dealers, principalement de jeunes Dominicains qui se pavanaient avec leurs chaînes en or, régnaient sur le quartier en véritables seigneurs. La nuit, il était parfois nécessaire de sauter dans un taxi. Votre sixième sens devait être en alerte permanente. Malgré ses dangers, ce fut une époque terriblement excitante pour les artistes : metteurs en scène, peintres, danseurs, musiciens, poètes ou acteurs, nous faisions tout ensemble.
Passer du piano à la harpe, puis jouer aussi radicalement de cet instrument, était-ce une façon de fuir votre destin tout tracé d’instrumentiste classique ?
« J’ai étudié assidûment le piano mais je n’ai jamais ressenti le désir de devenir une professionnelle. J’étais plus attirée par le répertoire contemporain que par le classique ou le romantique, qui faisaient partie du parcours obligé. En revanche, j’ai pris goût à la harpe dès que j’ai commencé à en jouer au lycée. Mais je n’ai pas pu en posséder une avant mon arrivée à New York. Il m’a cependant fallu un certain temps pour trouver ma voie, car je savais moins ce que je voulais faire avec cet instrument que ce que je ne voulais pas faire.
Avez-vous eu à vous démarquer de l’influence d’Alice Coltrane et Dorothy Ashby, pionnières de la harpe dans les musiques improvisées ?
« J’ai toujours été fascinée par l’une et l’autre de ces harpistes. Et je me suis sentie d’autant plus liée à elles que nous avons eu le même professeur à Detroit, d’où je suis originaire. Bien qu’elles aient toutes deux suivi des directions sensiblement différentes de la mienne, elles ont exercé une réelle influence sur moi.
La harpe est un instrument singulier, surtout lorsqu’elle est modifiée ou préparée, comme c’est le cas pour la vôtre. Quelle était votre intention en vous livrant à ces manipulations ?
« Explorer de nouvelles palettes sonores, de nouvelles couleurs et de nouvelles formes semblait l’évidence même avec un instrument comme celui-ci. Il n’y avait pourtant guère de précédent en ce domaine, aussi me suis-je inspirée de la démarche de John Cage pour ses pièces pour piano préparé et de pianistes comme Cecil Taylor et Glenn Gould, ainsi que des grands innovateurs de la guitare : Hendrix bien sûr, mais aussi Fred Frith, John Fahey, Thurston Moore, Elliott Sharp, avec qui j’ai travaillé par la suite, Chris Cochrane, et des compositeurs d’avant-garde ou des expérimentateurs sonores tels que Pierre Schaeffer, Pierre Henry, Stockhausen, Xenakis, Varèse, pour n’en citer que quelques-uns.
Vous partagez votre existence entre NYC, que vous n’avez jamais réussi à quitter, et Calgary, où vous avez notamment écrit la partition de CROISéES, le nouveau spectacle de la chorégraphe Emmanuelle Vo-Dinh. Comment cette alternance affecte-t-elle votre création musicale ?
« Calgary m’a ouvert des perspectives radicalement nouvelles. J’y vis une partie de l’année avec mon fiancé. Des plaines magnifiques s’y étendent à perte de vue, avec les Rocheuses à l’horizon. Les coyotes y chantent la nuit (rires) ! Je n’avais jamais goûté une telle paix auparavant, que j’ai ressentie d’abord comme un choc, avant d’y trouver des conditions idéales de travail, notamment pour composer. Et nous disposons aussi d’un studio sur place.
D’où vient votre intérêt pour la danse, et comment en êtes-vous venue à collaborer avec Emmanuelle Vo-Dinh ?
« J’ai beaucoup pratiqué la danse dans ma jeunesse, j’ai même songé un moment à en faire ma carrière. Quand je suis arrivée à New York, j’ai très vite sympathisé avec une troupe de danseurs et de musiciens qui s’efforçaient de faire interagir les mouvements et les sons. C’est à cette occasion que j’ai rencontré la plupart des danseurs avec lesquels j’ai travaillé par la suite, qu’il s’agisse de Jennifer Monson, Jennifer Lacey, John Jasperse ou Neil Greenberg. Mon travail de compositrice a débuté par des partitions pour des spectacles de danse. Je dois beaucoup à ce milieu, qui m’a fait profiter de son intelligence, de sa solidarité et de sa perspicacité aiguë... J’ai rencontré Emmanuelle Vo-Dinh à Nantes, dans le cadre d’un festival célébrant la fin du millénaire. C’était en 1999, elle avait formé sa propre compagnie quelques années auparavant. Emmanuelle était convaincue que je devais écrire la musique de son nouveau spectacle. J’étais très excitée par cette opportunité, comme par l’intensité de sa personne, et j’ai accepté son offre sans hésiter. L’avenir a montré que j’avais eu raison.
Quelle était la spécificité de votre travail pour CROISéES par rapport aux deux premières commandes passées par Emmanuelle Vo-Dinh ?
« Ce spectacle est né d’une réflexion sur et autour de la Grande Fugue, qui fait partie des derniers quatuors à cordes de Beethoven. C’était le point de départ de tous les collaborateurs d’Emmanuelle sur ce projet, notamment l’écrivain Frédéric-Yves Jeannet et le scénographe Laurent Pariente. C’était la première fois qu’une direction aussi précise m’était confiée. Ce fut un réel défi. Emma- nuelle nous avait demandé de travailler séparément sur
le quatuor et de confronter ensuite nos travaux.
Quelles sont selon vous les relations entre partition et livret ?
« Je n’ai jamais écrit d’opéra mais je suis très intéressée par le texte. Je suis d’ailleurs en train de travailler à une pièce inspirée de la vie et de l’œuvre de Claude Cahun [artiste associée au mouvement surréaliste et dont l’œuvre aux multiples facettes – elle était à la fois écrivain, femme de théâtre, plasticienne et photographe – a fait l’objet d’une redécouverte tardive, Ndlr.], fondée sur des extraits de l’un de ses recueils de nouvelles sur le saphisme, Les Héroïnes. Mon arrivée au sein du Tin Hat Trio s’est d’ailleurs faite sous le signe de notre intérêt commun pour la littérature, le théâtre, le cinéma. Nous sommes très excités par la prochaine étape, qui comprendra de nombreux échanges avec des intervenants extérieurs. Dans ce nouveau contexte, la musique a évolué vers une sorte d’étrange univers chambriste.
Qu’en est-il de la publication, déjà annoncée pour la fin de l’année dernière, de la musique de CROISéES ?
« Ce sera un enregistrement assez disparate, qui comprendra également deux autres quatuors plus courts, interprétés, comme CROISéES, par l’Eclipse Quartet, basé à Los Angeles. Le trio que je forme avec mes sœurs Sara et Maggie, respectivement violoniste et violoncelliste, sera également inclus. Il y aura en outre une composition pour plusieurs harpes, ainsi qu’un passage initialement destiné au spectacle d’Emmanuelle. L’an dernier, j’ai en effet séjourné à Saint-Brieuc pour observer les répétitions et monter différentes versions de la partition. Je disposais sur scène d’un studio mobile. Je voulais sentir les vibrations émises par les danseurs m’atteindre comme des vagues. Leurs mouvements produisaient des grincements, des bruits sourds et des grondements interminables. C’était magnifique ! Le spectacle m’a révélé à cette occasion des secrets inattendus. J’ai immédiatement branché les micros et pu prendre un peu de temps pour guider les danseurs d’après quelques idées. J’ai construit des improvisations à partir de ces enregistrements. Une bande de 8 minutes en est ressortie, qui n’a pu être intégrée au spectacle, mais que j’ai finalement éditée et retravaillée en studio pour la faire figurer sur ce disque.
Mouth=Maul=Betrayer, enregistré pour la série « Radical Jewish Culture » du label Tzadik de John Zorn, offre une relecture de la diaspora au travers des figures de gangsters.
« Mouth=Maul=Betrayer répondait à une commande de John Zorn sur mon interprétation de notre héritage juif. Le pianiste Anthony Coleman m’avait fait découvrir le rotwelsch, cet incroyable jargon des rues dérivé du yiddish, parlé du XIVe au XIXe siècles, précurseur en quelque sorte du gangsta rap. Cet argot est resté exclusivement oral jusqu’à l’arrestation d’un voleur, que la police a forcé à le décrypter. J’ai utilisé certaines occurrences de ce langage, ainsi que des éléments empruntés aux chansons traditionnelles que mon père avait l’habitude de nous chanter, à mes sœurs et moi, lorsque nous étions enfants. Dans les années 1920, il avait dû fuir la Russie avec sa famille face à la montée de l’antisémitisme et à l’aggravation de la famine. Le troisième élément tient à l’histoire des gangsters juifs des années 1930 et 40 aux Etats-Unis, mythifiés par de nombreux films noirs de l’époque. J’ai également inclus des enregistrements des véritables procès de truands qui se sont tenus à New York au cours de la période Tammany Hall [le Tammany Hall était le comité exécutif de l’organisation du parti démocrate de New York, connu pour son lobbying et ses relations avec la pègre, Ndlr.].
Comment Isabelle Eberhardt, figure de l’« ailleurs » et de la « perdition », a-t-elle motivé l’enregistrement du disque qui porte son prénom ?
« Elle reste à mes yeux une figure radicale de l’indépendance et de l’autodétermination à tout prix. C’était une autre âme perdue, née en Suisse de parents russes, partie à la découverte du Maghreb, où elle a trouvé la mort dans un oued à l’âge de 27 ans. Elle a décrit la vie dans
le désert comme personne. J’ai écrit un scénario inspiré de sa vie et je l’ai mis en musique séquence après séquence, comme s’il s’agissait d’une bande-son. »
CONTACT : www.zeenaparkins.com
Damien BONELLI,
Publié le 2005-03-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : musique,
Mot(s) Important(s) : harpe,
Artiste(s) : Damien BONELLI (rédacteur), Zeena Parkins (compositeur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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