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Un comédien dans le ventre de l’Afrique
Parce qu’il ne peut se résoudre à exercer son métier de comédien dans les seuls rapports déterminés en Occident, Carlo Brandt est parti à la rencontre de comédiens africains. Ensemble, ils se sont confrontés à des textes de Michel Vinaver, Pierre Guyotat ou Laurent Gaudé. Impressions.
Biographie : Comédien et musicien suisse d’origine italo-allemande, Carlo Brandt a travaillé au théâtre avec, entre autres, Benno Besson, Claude Stratz, Matthias Langhoff, Georges Lavaudant, Jean-Christophe Bailly. En 1990, il débute une collaboration avec Alain Françon et révèle au public français l’œuvre du dramaturge anglais Edward Bond. Au cinéma, il a été dirigé par des réalisateurs comme Jacques Rouffio, Régis Wargnier, Roger Planchon, Patrice Leconte, Michael Haneke ou Siegried Alnoy.
Quand êtes-vous parti pour la première fois en Afrique ?
« C’était il y a trois ans. L’AFAA cherchait des comédiens pour partir en résidence à l’étranger et engager un travail avec des étudiants autour d’auteurs contemporains. Michel Vinaver venait de publier 11 septembre 2001. Plutôt que de partir avec Jean Genet ou Bernard-Marie Koltès, comme beaucoup l’ont fait, j’ai préféré prendre Michel Vinaver. J’étais intéressé par l’idée de travailler sur cette pièce, si peu de temps après les événements
en question. J’ai choisi de le faire en deux temps ; d’abord au Bénin, puis, aussitôt après aux Etats-Unis. Je voulais travailler successivement avec les plus pauvres et avec les plus riches un texte qui allait amener des réactions denses et contrastées. Je souhaitais expérimenter concrètement la rupture du 11 septembre, voir comment ces gens de cultures différentes recevraient le texte, et comment on pouvait travailler autour de ça.
Comment avez-vous vécu cette aventure ?
« Au Bénin, c’était très étrange, les comédiens sont longtemps restés en retrait par rapport au texte. Mais petit à petit, leur parole s’est émancipée. Le 11 septembre était, en quelque sorte, un événement libérateur pour eux. Ils voyaient là une vengeance par rapport à la domination des Occidentaux. Leur histoire et le texte sont ainsi progressivement rentrés en écho de manière très violente… Enfin, pour moi, c’était vraiment très fort. Nous avions vu des images, des commentaires. Les médias ont parfois retransmis des réactions d’Orientaux, mais pratiquement jamais d’Africains. La manipulation sur la manière dont les gens avaient pu vivre ces attentats m’a sauté aux yeux.
En Californie, je suis allé à la CalArt University, l’une des universités subventionnées par les studios Disney. Quand ils ont appris que j’arrivais avec un texte sur le 11 septembre, ils ont tout de suite changé leur planning. Au départ, je devais être dans un grand espace avec beaucoup d’étudiants, et ils m’ont finalement mis en sous-sol avec un nombre restreint de personnes. Je me suis très vite aperçu qu’à l’instar des étudiants du Bénin, il était très difficile pour eux de parler de manière libre, personnelle, des attentats. Au final, nous sommes quand même arrivés à faire une lecture improvisée en public. Certaines personnes sont carrément sorties de la salle. Mais pour beaucoup, il s’agissait d’un moyen pour trouver un espace commun de parole, ils en avaient besoin. Le texte de Vinaver a rendu possibles ces échanges. Il est clair que c’est là l’une des forces du théâtre : permettre de trouver une langue commune. Nous sommes ainsi réellement rentrés dans un échange politique, mais il passait par la fiction, le jeu.
Pensez-vous que la timidité première des étudiants du Bénin soit due au fait que vous êtes occidental ?
« C’est assez évident. D’emblée, il y a une relation stéréotypée entre “l’Africain” et “l’homme blanc”. La relation de pouvoir reste totalement déséquilibrée. Ça joue tout de suite, et si l’on n’est pas très attentif, on tombe dans ce rapport faussé entre “celui qui sait” et “celui qui ne sait pas”. Pour déjouer ce cliché, il faut alors simplement établir un lien intime, sensible, d’homme à homme et d’homme à femme, dire très vite que l’on n’est pas dans un rapport de type colonial, lié aux connaissances et à la culture. Tisser une relation de confiance, d’égalité humaine. Comme partout ailleurs, c’est là évidemment une chose à conquérir, mais là-bas, c’est entaché d’une très lourde histoire.
Vous êtes revenu en Afrique l’an dernier dans des conditions assez similaires…
« J’ai retrouvé ces émotions en mars 2004 quand je suis allé au Congo, à Kinshasa, à Brazzaville et à Pointe-Noire, cette fois-ci avec Tombeau pour cinq cent mille soldats
de Pierre Guyotat, Le Tigre bleu de l’Euphrate et Médée Kali(1) de Laurent Gaudé. Au sujet du texte de Guyotat, les gens en France m’ont dit que je n’y arriverais jamais, qu’il était trop compliqué et que les comédiens là-bas n’avaient pas le niveau. Mais, sur place, aborder ce texte n’a pas posé de problèmes. Je pense d’ailleurs que tout le monde peut comprendre une phrase pour peu qu’on prenne vraiment le temps de lire et que l’on essaie de
sentir. Le texte de Guyotat parle de la guerre d’Algérie. Au Congo, les personnes sortaient à peine de la guerre. Les étudiants comprenaient parfaitement les images de Tombeau pour cinq cent mille soldats. De plus, ils allaient encore plus loin. En même temps, j’ai été très ému de voir qu’ils ne peuvent pas se permettre d’avoir de mémoire. S’ils avaient le souvenir de la violence traversée, ils seraient tétanisés. Pour vivre, ils sont obligés de passer par l’oubli, donc d’être totalement dans le présent. Contrairement au temps horizontal vécu par les Européens, ils vivent dans un temps vertical.
Qui étaient les étudiants-comédiens que vous aviez en face de vous, que ce soit à Pointe-Noire, à Brazzaville ou à Kinshasa ?
« Les étudiants n’étaient pas vraiment issus de milieux aisés ; en revanche, ils appartenaient bien sûr à des familles ayant eu accès à la culture. La plupart suivent des doubles cursus, à côté du théâtre ils font des études de droit ou d’électronique, par exemple. Tous travaillent en parallèle pour pouvoir vivre et faire vivre leur famille. S’ils sont venus au théâtre, c’est que là, ils peuvent se regrouper, discuter, travailler ensemble. Ils ont recréé une véritable petite communauté. Mais ce qui leur manque réellement, c’est l’accès aux textes. Ils travaillent dans des bibliothèques mais le fonds est en général très vieux. Ils essaient parfois de piocher des textes plus contemporains sur Internet, mais l’on trouve peu de choses en ligne. J’ai proposé à l’AFAA de nouer des partenariats avec des maisons d’édition comme l’Arche ou Actes Sud, afin que celles-ci envoient des livres d’auteurs contemporains dans les centres culturels français. Ce qui serait aussi une manière de faire vivre ces textes autrement. Car il y a énormément de lecteurs au Congo, les bibliothèques des centres culturels ne désemplissent pas. Il y a une soif énorme de culture, un vrai désir de s’ouvrir au monde. Dans ce pays, il y a partout des paraboles pour capter les chaînes de télévision internationales, mais ce sont des images. Les gens ont réellement envie de rencontres, d’échanges, de relations à des choses concrètes.
Que reste-t-il du théâtre traditionnel congolais ?
« Il y en a un. Mais le paradoxe, c’est que ce théâtre-là est très peu reconnu. Les Congolais pensent en général que la modernité vient de l’Occident. Ils ont tendance à occulter leur tradition, qui est celle des conteurs, la tradition orale, car ils pensent que ce n’est pas ça, la modernité. Ils rejettent les fondements de leur culture théâtrale. Mais s’ils le font, c’est aussi parce que les comédiens et les metteurs en scène occidentaux leur disent que le théâtre, c’est ce qu’eux-mêmes font et uniquement ça, tel type de textes et non tel autre. Du coup, ils se trouvent dans une situation réellement schizophrène, déchirés entre leurs racines, leurs traditions, et ce que les Occidentaux importent comme étant LA culture prétendument universelle. C’est à mon sens un énorme problème.
Dans vos carnets de voyage, vous parlez très souvent du « ventre chaud de l’Afrique ». Il semblerait que vous ayez retrouvé là-bas quelque chose d’essentiel.
« C’est effectivement le cas. Je suis issu, du côté de ma mère, d’un milieu paysan du nord de l’Italie. J’ai vécu jusqu’à la fin des années 1970 dans ce monde-là et j’ai aussi assisté à sa disparition. Je vivais à Genève, mais chaque été, je passais trois mois en Italie. J’ai connu l’agriculture avant l’apparition des tracteurs, la vie paysanne avec un confort non conforme au confort urbain. Les enfants de mes oncles ont progressivement quitté la terre pour aller dans des villes, dans des endroits qu’ils trouvaient plus dignes. Ils ne voulaient plus travailler la terre parce qu’on leur disait que le métier de paysan était dépassé. Ils ont donc quitté la ferme pour partir s’installer dans des appartements. Aujourd’hui, ils ont oublié le rapport à la terre. Les fermes ont petit à petit disparu. J’ai donc reçu une double culture, tout à la fois urbaine et paysanne. Et très vite je me suis rendu compte, en devenant comédien, en étant musicien, en travaillant dans le cinéma, que mon “fonds de commerce” imaginatif et sensoriel venait essentiellement de la campagne et que l’urbanité était pour moi quelque chose de surfait. Quelque chose qui est complètement déconnecté sensoriellement et intellectuellement de nous, de ce dont nous sommes simplement constitués. En allant en Afrique, je me suis en quelque sorte reconnecté. Pour moi, la modernité est là. Elle réside aujourd’hui dans l’archaïsme. Elle n’est pas, en tout cas, dans ce qu’on veut nous faire croire. Au Congo, la terre est extrêmement riche et le paradoxe, c’est que les gens sont tenus dans une espèce de carence absolue. Ils ne cultivent presque plus leur terre et vivent sous perfusion de l’aide internationale. Je ne veux pas généraliser et je sais que ce que je dis est très proche du cliché, pourtant, c’est vraiment ce que j’ai vu. Il est effrayant de voir comment l’Occident opère. Au plan culturel, c’est la même chose : la culture est considérée comme une matière première, comme un commerce, on exporte le Coca Cola comme Madonna, les VRP occidentaux sont absolument libres de faire ce qu’ils veulent. Les gens possèdent pourtant une richesse intrinsèque absolue. Vraiment absolue. C’est très dur de se prendre tout ça dans la gueule, de voir comment l’ultra-libéralisme à l’occidentale débarque dans ces pays-là et ravage des cultures.
Pensez-vous que ce genre d’expérience rende possible une prise de conscience critique ?
« Oui, évidemment. Seulement, le problème reste que les initiatives rendues possibles par l’AFAA sont à peine une goutte d’eau. On crée rarement un échange, je veux dire un vrai échange. Je vais une semaine au Congo, un mois, puis je rentre. Et je n’y retourne plus. Le problème, c’est qu’il faut précisément y retourner. Les étudiants, comme moi, nous avons besoin de continuité. C’est certain, pendant un moment ils ont de l’espoir, il y a de l’écho, de
l’écoute, un véritable échange humain. Lorsque je repars, tout redevient comme avant. Mais mieux vaut ça que rien du tout. Je pense que, dans tous les cas, cela donne beaucoup de courage, à eux comme à moi. »
1. Ces deux textes ont paru aux éditions Actes Sud Papiers, en 2002 et 2003.
Léa GAUTHIER,
Publié le 2005-03-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Afrique, 11 septembre, congo,
Artiste(s) : Léa GAUTHIER (rédacteur), Carlo BRANDT (comédien), Michel VINAVER (dramaturge), Laurent GAUDÉ (écrivain), Pierre GUYOTAT (dramaturge),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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