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Beyrouth, une ville plus loin
Quinze ans après la guerre, un récit sur les conflits fait encore défaut… Une génération d’artistes, née de ce pays, entretient une relation passionnée avec cette histoire difficile. Retrouvailles avec le Liban qui cherche dans la prospérité économique une illusoire réconciliation nationale.
« Le Ring est pour moi l’endroit le plus poétique au monde », lâche Lamia Joreige en montrant une sorte d’autoroute suspendue sur de larges piliers de ciment. Cette jeune artiste née en 1972 s’appuie sur le remblai où trône la lourde statue des Martyrs, défigurée par les combats. Ici se trouvait l’ancien cœur de Beyrouth, symbole de la fameuse « Suisse du Moyen-Orient » avant 1975, rasé dans les années 1990. Il ressemble aujourd’hui à un chantier où s’essoufflent la reconstruction et l’avenir du Liban. Depuis ce mélancolique point de vue, Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest s’observent encore. « Cette route marquait le passage entre les deux parties de la ville. C’est aussi à partir d’ici que la ligne de démarcation grimpait jusqu’à Sodeco et continuait au-delà. » Un jour, Lamia Joreige a pris une caméra et, pendant plusieurs jours, a suivi la ligne verte du port jusqu’à la banlieue, constituant ainsi sa « cartographie personnelle » de la ville. A chaque personne rencontrée, elle demande : « Connaissez-vous quelqu’un qui a été kidnappé pendant la guerre ? » Ici et Ailleurs (2003) est la vidéo qui résulte de cette enquête. « Par cette question unique, je crée un système à travers lequel les gens expriment les choses les plus diverses : silence, refus, confusion, oubli, colère… C’est aussi un documentaire sur les discours, et comment, par ces discours, on décèle la présence actuelle de la guerre. En fait, il s’agit moins d’enregistrer la mémoire que le processus de mémoire. » Interroger les traces que la guerre a laissées dans l’inconscient, retrouver les images fantômes à travers les archives. « Dans Replay (2000), installation vidéo, je suis partie de deux images icônes trouvées dans un livre de photo-reportages sur la guerre du Liban. Une photo montre une femme qui court pieds nus dans la rue ; l’autre, un jeune homme qui tombe, blessé à mort. Alors, j’ai filmé un homme qui tombe dans la rue et une femme qui court. Pour rejouer l’instant d’avant la capture de l’image. Et parce que si je vois aujourd’hui un homme tomber dans la rue, c’est pour moi un homme en train de mourir. Ces images contiennent leur propre mémoire. »
Walid Raad enseigne aux Etats-Unis, vit entre Beyrouth et New York. Sa mère est palestinienne ; son père, libanais, est parti monter une entreprise en Afrique. Il fonde l’Atlas Group en 1999 : « Au début, c’était un centre de recherche imaginaire dont le but serait d’écrire l’histoire de la guerre. Notre projet ne s’apparente pas à celui des historiens traditionnels. Ce qui nous intéresse, c’est de reconnaître, rassembler et étudier les traces et les symptômes que l’histoire a laissés dans les manifestations audiovisuelles, culturelles ou populaires. La question fondatrice de l’Atlas Group est la suivante : quelle est la possibilité d’écrire l’histoire du Liban quand il s’agit d’une histoire d’une extrême violence, qui a créé un écart fondamental entre vécu et expérience ? En effet, il arrive qu’un sujet vive un certain événement comme s’il en était absent. Ainsi, l’événement est vécu, mais n’est pas dans le contenu de l’expérience. Et le sujet n’a pas trouvé l’histoire qui lui raconte sa réalité. Alors, tant pis si l’histoire qui va réussir à la lui raconter est fictive. » Dans My neck is thinner than a hair (2004), Walid Raad a rassemblé 117 photos des restes de voitures piégées, publiées dans différents journaux de l’époque : « Ces formes – en l’occurrence, ces photos – voilent la vérité : ce sont en quelque sorte des mythologies. En fait, elles décrivent un périmètre géographique constitutif d’un quartier de Beyrouth. Il y a eu environ 245 voitures piégées pendant la guerre. Chacun était tenu de connaître son voisin, les amis de ses voisins pour savoir à qui appartenait le véhicule garé en bas de chez lui. La logique du village a envahi la ville : l’anonymat a été aboli. Les gens se sont mis soudain à être citoyens d’un “ghetto”. La vie urbaine du Beyrouth d’aujourd’hui fonctionne encore selon ce modèle… Nous avons foi dans les formes de l’événement même : elles sont symptomatiques non seulement d’un passé mais d’un présent. » Après une pause : « Il n’y a pas dans ce pays un silence sur l’histoire. Mais pourquoi la parole qui “agit” le plus sur la guerre est le discours de l’art, et non celui de la politique ou de l’économie ? Voilà une question importante. » >/i>
« L’art est le seul médium capable d’écrire les contradictions. » Au dernier étage du Starco, bel immeuble des années 1950, Akram Zaatari arbore ingénument un tee-shirt brésilien orné d’une grenade. Nous sommes ici à la Fondation Arabe pour l’Image, « créée par des artistes soucieux de rassembler, de conserver et de faire connaître les fonds photographiques du monde arabe ». A Londres, récemment, Zaatari a été commissaire de l’exposition consacrée aux photographies d’Hashem El Madani, né en 1928, portraitiste à Saïda. Deux jeunes femmes en pantalons moulants, un résistant palestinien la Kalachnikov à la main, deux hommes à l’amitié plus qu’ambiguë : des images où un autre monde arabe se met en scène, loin des clichés que les médias nous proposent aujourd’hui. « Je suis aussi vidéaste. Le médium est lui-même problématique. La télévision influence non seulement notre regard, mais aussi le monde qui nous entoure. Finalement, la télévision devient le monde. Dans mon travail, j’aime mêler aux images que je filme des archives audiovisuelles, des “images-icônes” vues et revues sur les chaînes du monde entier. Une forme narrative s’invente alors, comme dans Teach me (1996), qui désactive le cliché en le soulignant. » Dans Unfolding (2004), la parole d’un ancien membre de la milice s’oppose aux représentations officielles de l’histoire. De son adolescence à Saïda date sans doute le goût d’Akram Zaatari pour le document. A 16 ans, pendant l’invasion israélienne, il photographie les véhicules militaires, enregistre les bombardements, l’annonce des couvre-feux, l’élection de Bachir Gemayel. Il compose ses propres émissions de radio. « Ce qui caractérise notre génération ? Des questions quant au statut du document, un intérêt pour le politique et pour l’écriture de l’histoire. » Un souci en effet partagé par d’autres artistes : Nadine Touma, Tony Chakar, Jalal Toufic, Lina Saneh, Nada Sehnaoui, Ghassan Salhab…
« La même logique anime toutes mes créations : comment raconter la guerre au théâtre ? Et quel corps faut-il représenter ? Car une pièce de théâtre est centrée sur le corps : quel est le corps de la guerre civile du Liban ? Quel est son langage spécifique ? » L’Abat-jour (1990), Extension 19 (1997) : les pièces de Rabih Mroué traitent du rapport au pouvoir, du refus de la culpabilité, de la puissance d’illusion des médias. Sa démarche a cependant évolué : « Notre corps qui a vécu la guerre a expérimenté quelque chose de plus fort que ce que je suis en mesure de représenter. Aujourd’hui, je préfère parler du corps, d’un corps absent, que je ne montre pas. Car l’efficacité du théâtre réside d’abord dans le texte. » Sur la scène, Rabih Mroué introduit des écrans pour mieux jouer sur la présence/ absence de ces corps irreprésentables : ceux des Palestiniens dans Enter sirs (1998), ceux des kamikazes libanais du parti communiste dans Three posters. Images en direct, voix off, archives audiovisuelles, acteurs-récitants dissimulés derrière des écrans ou dans le public : le langage dramaturgique traditionnel ploie sous l’exigence d’une narration autre, précisément brouillée. Biokhraphia (2002) dit la crise du théâtre.Looking for a missing employee« un théâtre d’investigation ». Le point de départ en est un fait divers : « Je suis assis dans la salle avec le public. Mon image est retransmise sur l’un des trois écrans disposés sur une scène presque vide. Je lis les articles des journaux relatant la disparition d’un homme. Tous ces documents sont vrais, mais personne ne le croit. Par ce biais, tout document, quel qu’il soit, est mis en doute. D’autre part, c’est un questionnement sur le pouvoir de captation de l’image. Qu’est-ce qui est vrai : moi, dans la salle, ou mon image sur la scène ? A la fin, par un trucage, je disparais de la salle mais reste à l’écran : personne ne s’est aperçu de ma disparition. »
Le lieu qui synthétise le mieux l’idée d’une résistance politique et artistique, héritée de la période de la guerre, se trouve à Beyrouth-Ouest, entre la tour Mur et le parc de Sanayah. Là se dresse une maison de caractère traditionnel peinte en jaune, à deux étages, avec balcons : la Zico House. Son propriétaire, ancien militant du Parti communiste libanais, a davantage porté réconfort aux civils que porté les armes. Au rez-de-chaussée, des bureaux d’associations pour la défense de l’environnement, des homosexuels, des droits civiques… Au premier étage, une résidence d’artistes. En ce moment, les chambres sont occupées par l’équipe de tournage de Naousse, le prochain film de Joana Hadjithomas et de Khalil Joreige. Les locaux sont loin d’être somptueux, mais la générosité de l’initiative supplée amplement l’absence de moyens. Assis dans un vieux fauteuil du salon, la voix couverte en partie par les klaxons furieux provenant de la rue Spears, Zico explique avec une nonchalance mi-naturelle, mi-calculée : « Ici, c’est une maison, pas un symbole. J’ai décidé d’ouvrir les portes de cette maison privée à des initiatives artistiques. Aujourd’hui, la Zico House aide à produire des installations, des films, des expositions de peinture ou de photo, des pièces de théâtre, de
la danse, des concerts. Nous invitons beaucoup d’artistes étrangers de la région, mais aussi d’Europe et d’ailleurs. Et nos activités ne se concentrent plus seulement ici. Nous sommes présents à l’Estrale, une salle de spectacle polyvalente de la rue Hamra, et dans de nombreuses manifestations. » Y a-t-il d’autres endroits comparables à celui-là ? « L’idée fait des émules. L’initiative du centre SD, par exemple, est très intéressante. Mais les causes civiles ne l’intéressent pas. » De l’autre côté de la ville, vers Gemaizé, se dresse un immeuble moderne, frappé des lettres SD, pour Sandra Dagher, la jeune et sympathique propriétaire de ce luxueux édifice. Le design, l’artisanat d’art et la jeune création libanaise y sont élégamment mis en valeur. Un standing tout autre que celui de la Zico House. Néanmoins, les deux lieux doivent leur existence à une initiative privée, car le Liban ignore toute politique culturelle. Zico reprend : « Il ne faut ici compter sur l’aide d’aucune structure. La plupart des théâtres ont fermé il y a quelques années à cause de la médiocrité des productions et de la lassitude du public… Mais ces lieux rouvriront, j’en suis persuadé. Vous savez, la guerre a appris aux Libanais l’art de se débrouiller, de rester mobiles et alertes. Nous ne sommes pas enracinés, c’est vrai. Mais nous sommes comme l’herbe : nous poussons partout. »
Anne-Sophie VERGUE,
Publié le 2005-03-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : portrait
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : Liban,
Artiste(s) : Anne-Sophie VERGUE (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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