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Visions d'avenir
L’écrivain Norman Spinrad s’interroge sur la manière dont la science-fiction peut modeler le regard, l’avenir.
Biographie : Norman Richard Spinrad est né à New York en 1940. Les nombreux romans et nouvelles qu’il a publiés à partir de 1963 l’ont imposé comme l’une des figures marquantes de la littérature de science-fiction. Parmi ceux-ci, Jack Barron et l’Eternité (1969), Rêves de fer (1973), Rock Machine (1989), Le Printemps russe (1993), En direct (1996), ainsi que le recueil Les Années fléaux (1990). Norman Spinrad a également participé au groupe Heldon de Richard Pinhas, musicien avec lequel il s’est produit plusieurs fois sur scène. Après avoir longtemps habité en France, il vit aujourd’hui à New York.
Le futur existe-t-il vraiment ?
De prime abord, ce genre de questions paraît complètement idiot. Bien sûr que le futur existe. Vous devez payer vos impôts dans quelques mois, à une date précise du futur, et tôt ou tard vous finirez bien par mourir. Comme on dit, on ne peut jamais être sûr de rien, sauf de mourir et de devoir payer des impôts.
Pourtant, est-ce là vraiment une loi immuable ? Dans Bleue comme une orange, j’ai inventé une société future de type syndicaliste, dans laquelle personne ne paie jamais d’impôts. Et l’on a écrit des centaines d’histoires de science-fiction sur des futurs où les humains sont immortels.
Ce sont des œuvres de fiction écrites dans un présent donné au sujet de futurs fictifs, de futurs virtuels bien sûr. Ou plutôt non, enfin oui et non. Les mots que je suis en train d’écrire sont écrits au présent, mais au fur et à mesure que le curseur de mon traitement de texte se déplace, de lettre en lettre, au fur et à mesure que mes doigts frappent les touches, ils se retrouvent écrits dans le passé. Le présent que nous vivons est fait d’instants infinitésimaux, qui se succèdent tandis que nous progressons sur l’axe du temps. Le présent est l’interface entre passé et futur, c’est tout au moins la perception que les humains en ont aujourd’hui.
Le passé a disparu. Il n’existe plus, tout comme le futur n’existe pas encore. Est-ce bien vrai ? Vous lisez ces mots appartenant à mon passé dans un présent qui se trouve être mon futur au moment où je les écris. Le passé forge le présent comme le présent façonne le futur. Le passé continue d’avoir une existence virtuelle, dans la mesure où il reste une cause pouvant toujours avoir des conséquences dans son propre futur. Du point de vue du futur, mais aussi de celui du présent, seules les causes passées peuvent avoir un effet sur le « maintenant ».
Pas sûr.
L’univers selon Einstein comporte quatre dimensions, la quatrième étant celle du temps. La trajectoire d’un objet dans cette matrice à quatre dimensions dessine une courbe à travers l’« espace-temps ». Nous nous représentons la trajectoire d’un avion décollant de Paris pour atterrir à New York comme un parcours de plusieurs milliers de kilomètres dans l’espace, dont le survol dure environ sept heures. C’est ainsi que fonctionne notre esprit. Les trois dimensions spatiales se mesurent en unités de longueur et le temps est une mesure de durée.
Mais selon Einstein, un observateur éventuel placé à l’extérieur de cette matrice à quatre dimensions et dont la perception ne serait pas limitée par ces représentations humaines primitives verrait le vol de l’appareil comme une courbe, appelée courbe géodésique, reliant un point à quatre dimensions de l’espace-temps à un autre point.
Si cette représentation est vraiment exacte, les implications philosophiques et théologiques qui en découlent sont pour le moins déplaisantes. Cela signifie que nous vivons dans un univers déterministe. Un univers qui ressemblerait à un cristal à quatre dimensions pris dans l’espace-temps, au sein duquel la succession de causes dans un « présent » ou un « passé » produisant des effets sur un « futur » n’est guère qu’une pieuse illusion due aux limites de notre perception. Un univers dans lequel tout ce qui a existé existe « toujours » et tout ce qui doit arriver est « déjà » arrivé dans ce cristal de l’espace-temps.
Autant pour le libre arbitre.
Peut-être bien.
Pourtant Einstein n’a jamais fait confiance à la physique quantique, et les lois de la micro-sphère quantique n’ont jamais été totalement réconciliées avec la représentation de la macrosphère d’Einstein. Et puisque personne ne s’opposera à l’idée que la macrosphère doit être entièrement composée de particules de niveau quantique et d’ondes de la microsphère, alors il reste peut-être une chance au libre arbitre.
En effet, au niveau quantique, les bestioles sont virtuelles, existant simultanément en tant qu’ondes et particules, énergie et matière, surgissant et disparaissant çà et là comme le chat d’Alice au Pays des Merveilles, à la fois virtuellement vivantes et virtuellement mortes, là et pas là comme le chat de Schrodinger, jusqu’à ce qu’un observateur ouvre la boîte et annule les probabilités. En outre, l’univers entier semble avoir été précipité dans cet état probabiliste par un facteur aléatoire présent dans le « flux quantique », véritable soupe de particules et d’ondes virtuelles sans poids ni durée. L’espace-temps s’est créé à partir de « rien ».
Du point de vue de la cosmologie quantique, tout est virtuel. D’après Gregor Markowitz, seul le chaos est bien réel. Les facteurs aléatoires responsables de la création de l’univers ne peuvent qu’être toujours actifs, et le sont effectivement.
Laissons donc aux spécialistes de physique théorique la polémique entre Einstein, Heisenberg et Markowitz à propos de l’opposition entre déterminisme et libre arbitre et imaginons que, ne serait-ce qu’en tant que facteurs aléatoires perturbant un point minuscule dans le cristal de l’espace-temps, nous pouvons produire un effet sur un point situé plus loin le long de l’axe temporel.
La science-fiction peut-elle avoir cet effet ? S’y emploie-t-elle ?
L’idée voulant qu’il existe certains visionnaires, tel Nostradamus, capables de voir le futur
et donc de le prédire, est fort répandue, et l’on a constaté que certains écrivains de science-fiction sont convaincus d’y parvenir eux aussi, surtout sous LSD. Un certain nombre de
lecteurs de science-fiction et de tabloïds de supermarché y croient encore plus fermement.
Il est possible d’élaborer un argumentaire inspiré d’Einstein sur ce point. C’est ce que j’ai moi-même fait dans une histoire intitulée L’Herbe du temps. Si l’espace-temps est bien comme Einstein le prétend, et non comme nous le percevons de manière intuitive, alors une conscience suffisamment transformée pourrait le percevoir tel qu’il est vraiment selon Einstein, voire n’aurait pas d’autre choix que de percevoir les événements situés en des points « futurs » de l’espace-temps.
Les écrivains de science-fiction ont la réputation de prédire le futur avec exactitude. Je pourrais soutenir que j’y arrive aussi si je le voulais.
Dans Jack Barron et l’Eternité, je prédisais la pratique de la cryogénisation, l’existence du vidéophone, sinon du portable, le virage du Parti Républicain vers l’extrême droite, la reconversion d’un homme politique en présentateur de shows télévisés et inversement.
Dans Rock Machine, je prédisais l’utilisation de la technologie informatique dans la musique actuelle, la concentration de l’industrie du disque, le chômage des informaticiens peu ou moyennement qualifiés, et les rock stars préfabriquées qui font actuellement les beaux jours des hit-parades japonais.
Dans Bleue comme une orange, je prédisais un réchauffement climatique plus dramatique encore qu’il ne l’était à l’époque et qu’il ne l’est devenu, ainsi que la disneyfication du tourisme.
Et ainsi de suite.
Est-ce que je voyais le futur et étais donc en mesure de le prédire ?
Bien sûr que non. Si les écrivains de science-fiction ont la réputation de prédire l’avenir, c’est qu’à nous tous, nous créons un si grand nombre de futurs virtuels que d’une manière ou d’une autre, la plupart de ce qui arrive vraiment a déjà été imaginé dans le domaine littéraire. Nous imaginons aussi beaucoup de choses qui n’ont jamais lieu et ne pourront jamais avoir lieu. Dans Le Printemps russe, l’Union Soviétique se transformait en démocratie éclairée, dans Jack Barron et l’Eternité, la Nouvelle Gauche devenait un parti politique majeur, dans Les Années fléaux, le SIDA est remplacé par un virus artificiel sexuellement transmissible.
Lorsque nous avons raison, on nous dit visionnaires. Cela signifie-t-il que nous avons réussi à prédire l’avenir ? Lorsque nous nous trompons, cela veut-il dire que nous avons échoué dans notre mission ?
Ni l’un ni l’autre. Tout d’abord parce que, à quelques exceptions près, les écrivains de science-fiction ne cherchent pas à prédire le futur. Ce n’est pas notre objectif. Ce n’est pas non plus notre métier. Nous sommes tous d’accord sur ce point. Nous nous attachons à imaginer des futurs virtuels, des futurs reposant sur toutes les hypothèses possibles et imaginables, même les plus improbables, du moment qu’elles ne sont pas contraires aux lois de la physique. Nous ne sommes même pas tenus de les croire. Bien souvent d’ailleurs, nous ne souhaitons surtout pas qu’elles se transforment en réalités au fil du temps.
Orwell ne souhaitait assurément pas que le futur virtuel de 1984 devienne réalité. Anthony Burgess n’entretenait pas l’espoir de vivre dans un monde comme celui d’Orange mécanique. Il est certain que je n’ai jamais appelé de mes vœux l’existence du monde décrit dans Le Printemps russe. Loin d’être des prophéties que leurs auteurs désirent voir réalisées, la majeure partie des œuvres de science-fiction sont des mises en garde, des prophéties appelées à disparaître plutôt qu’à se réaliser.
Il est vrai que les écrivains de science-fiction créent aussi des utopies, des mondes virtuels qu’ils aimeraient voir exister, de la science-fiction politiquement engagée proposant des projets constructifs. Je suis moi-même l’auteur de ce genre d’ouvrages. Cependant, la science-fiction est avant tout ou devrait être de la littérature, dans laquelle le monde virtuel créé sert d’arrière-plan à une histoire crédible suscitant des émotions.
Cela dit, je suis, personnellement du moins, convaincu que la science-fiction a une fonction translittéraire. Imaginez que notre civilisation est un bateau voguant sur la courbe géodésique de son destin à travers l’espace-temps décrit par Einstein. L’écrivain de science-fiction scrute l’horizon depuis la proue. Il voit mal ce qui se profile devant lui car sa conscience perçoit le temps en termes de progression linéaire. Néanmoins, il peut voir le passé se déployer derrière lui dans un sillage qui va en s’élargissant et il peut aussi voir le présent
s’étirer entre deux lignes d’horizon.
L’écrivain dispose de certaines données. S’il est doué, il peut y repérer certains schémas. Il comprend comment certains schémas ont produit certaines conséquences dans le passé et perçoit ce genre de situation dans le « présent ». Il extrapole la situation en fonction de ce qu’il connaît pour imaginer ce que personne ne peut savoir, et concevoir des futurs virtuels. Les scientifiques n’ont pas le droit de se tromper. Les écrivains de science-fiction peuvent se le permettre. Ils ne sont pas même tenus d’être plausibles.
Futurs multiplexes.
Les écrivains de science-fiction ne voient pas le futur, comment le pourraient-ils ? Ils envisagent des futurs multiples et leur vision, inspirée à la fois d’Einstein et de la physique quantique, relève de la multiplexité, point de vue propre à la science-fiction.
Visions d’avenir.
Le futur n’est pas là, juste à la proue du bateau, c’est la proue du navire qui le crée en fendant la vague du présent. Qu’il s’agisse ou non de l’espace-temps d’Einstein, la manière dont le timonier barre le navire oriente à tout moment la course du bateau sur différentes courbes géodésiques.
Ainsi, chaque instant du présent contient une multiplexité de futurs virtuels pouvant en découler, et l’actualisation d’un futur plutôt que d’un autre dépend de l’action collective de milliards de facteurs aléatoires, c’est-à-dire de la population mondiale. Nul ne peut en prévoir les conséquences, mais certains parmi nous ont la capacité d’en interpréter les schémas. Ils sont vagues, flous, ont des effets à large échelle, ils sont génériques, ce qui explique pourquoi les argumentaires « futuristes » sont si ennuyeux. Et le plus souvent inutiles.
Mais les écrivains de science-fiction ne sont pas des futurologues prédisant l’avenir, nous sommes des visionnaires imaginant des futurs multiplexes, car selon nous le futur est à la fois virtuel et multiplexe. Il s’agit de se poster à la proue du bateau, de fixer le vide du brouillard quantique et d’imaginer tout ce qui pourrait bien en sortir, tout et n’importe quoi. Ce faisant, nous avons peut-être une chance d’éviter à tous une collision avec cet iceberg, de nous diriger sur une trajectoire plus sereine.
Cela n’arrivera pas, mais que se passerait-il si ?
Que se passerait-il si les calottes glaciaires fondaient ? Et si une soucoupe volante se posait sur la pelouse de la Maison Blanche ? Et si la téléportation devenait un moyen de transport ? Et si les humains devenaient immortels ? Si l’on trouvait un vaccin contre le SIDA ?
Il s’agit de choisir de tels éléments hypothétiques pour construire d’après eux un cadre futur, virtuel, et une direction historique. C’est là que réside l’aspect scientifique de la science-fiction, qui repose nécessairement sur une entreprise logique, causale, appelée « construction du monde ».
Cependant, à un niveau littéraire sérieux, la science-fiction est aussi de la fiction, des histoires dans lesquelles les vies personnelles et intérieures de personnages virtuels occupent une place centrale. Des histoires qui doivent, pour mériter leur nom, susciter des émotions et suivre leur cours à travers l’espace-temps littéraire, permettant ainsi au lecteur, et aussi à son milieu, de ressentir les effets de la spéculation visionnaire à un niveau personnel, de toucher au cœur de l’humain, et ainsi peut-être de l’émouvoir.
En imaginant la multiplexité des futurs possibles et en les faisant apparaître de cette manière, la science-fiction donne au timonier ce qu’aucun futurologue ne pourra lui procurer : non pas une carte indiquant la probabilité de ce qui pourrait nous attendre, mais une carte visionnaire et multiplexe de ce qui pourrait, selon toute probabilité, arriver. Puisque le futur n’existe pas dans notre perspective limitée, nous ne pouvons pas le voir, mais grâce à cette carte multiplexe, nous pouvons entrevoir la multiplexité des choix qui s’offrent à nous, ainsi que leurs conséquences potentielles, au fur et à mesure que nous créons le futur, ou que nous pensons le créer.
Peut-être vivons-nous dans un espace-temps où le futur est prédéterminé. Mais si tel est
le cas, nous ne pouvons rien y faire, et la physique mise à part, d’un point de vue culturel
et moral, il est inutile d’agir en conséquence.
Car si le futur est perçu comme une multiplexité de futurs découlant de nos choix multiplexes de chaque instant, s’impose alors un impératif moral évident.
Le futur qui nous attend est celui que nous créons.
Vous feriez mieux d’y croire.
Norman Spinrad
Texte traduit de l’américain par Elisabeth Lamothe.
Publié le 2005-03-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : texte d'artiste
Thème(s) : théâtre-texte,
Mot(s) Important(s) : science-fiction,
Artiste(s) : Norman SPINRAD (écrivain),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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