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Un art charnel et numérique
Les spectacles multimédia de Marcel.lí Antúnez Roca placent le corps au centre d’une dramaturgie high-tech. Il y est question de mutation et d’hybridation, au sein d’un imaginaire fantastique nourri des traditions populaires autant que des avant-gardes.
Biographie : Artiste pluridisciplinaire implanté à Barcelone, Marcel.lí Antúnez Roca est l’un des fondateurs, en 1979, de la Fura dels Baus, collectif de théâtre de rue dont il dirige trois spectacles (Accions, Suz/o/Suz, Tier Mon) et qu’il quitte en 1990. Acteur, performeur, plasticien, metteur en scène, il intègre le collectif Rhinos, les groupes musicaux Error Genetico et Colectivo de improvisacion libre. A partir des années 1990, il se consacre à son travail personnel, centré sur le bio-art, les installations interactives et des spectacles-performances utilisant les nouvelles technologies. Pour 2006, il prépare Membrana, avec le soutien en France de l’association Dédale.
Que ses œuvres soient visuelles, plastiques ou scéniques, Marcel.lí Antúnez Roca pointe le même phénomène : la puissance du vivant, flux impalpable qui circule et transforme l’inanimé. Une culture de bactéries (Agar), des machines-prothèses (Requiem), une sculpture émue par nos caresses (Alfabeto), des rituels high tech (Epizoo, Afasia…), tout cela parle de la dimension organique qui nous habite. L’informatique, la robotique, le numérique s’inscrivent dans ce propos comme des outils qui induisent un langage spécifique, réticulaire et interactif. Cette création en réseau, ou « systématurgie », produit des spectacles-processus : le son, les images, la lumière, les corps humains ou artificiels sont articulés ensemble à partir de l’« exosquelette », vêtement-régie de l’artiste. La scène devient un instrument, et l’acteur-metteur en scène, un performeur qui l’investit de tout son corps. Contrairement à certains cyberartistes qui proclament que le corps est devenu caduc, Marcel.lí Antúnez Roca affirme la centralité de la chair. Sans fétichisme pour la technologie, il invente des fables fantasmagoriques incroyablement vivantes et drôles, contes S-F sur le pouvoir, la cruauté, l’érotisme… Cet univers baroque interroge les mutations qui nous guettent en puisant dans une imagerie ancestrale et populaire où abondent les corps hybrides, où les frontières s’annulent entre les genres et les espèces : sorciers de l’art pariétal, chimères mythologiques ou bestiaire de Jérôme Bosch. Face à la techno-science aujourd’hui porteuse de déshumanisation et d’aliénation, Marcel.lí Antúnez Roca réaffirme à travers elle l’imaginaire comme énergie vitale et jubilatoire, forcément subversive.
Depuis dix ans, vous travaillez à l’aide de l’informatique et de la robotique. Quel est l’apport principal de ces nouveaux médias dans l’écriture de vos spectacles et de vos performances ?
« L’informatique donne la possibilité de contrôler la complexité et de mettre en place de nouveaux dispositifs télématiques. Ces derniers sont omniprésents dans notre quotidien avec Internet et les téléphones portables : ce sont des dispositifs de “cause sans effets”. Le lien entre les choses éloignées est invisible, contrairement à ce qui se passe quand on utilise un marteau, où il y a une relation directe entre le bras et l’outil. La langue aussi utilise la relation symbolique (les mots n’ont aucun rapport avec les objets qu’ils désignent) et représente un système de communication très complexe : les enfants ont besoin de deux ans pour apprendre à parler, du double pour écrire. Grâce au télécontrôle, je peux travailler sur cette relation non logique, en créant des systèmes symboliques sans relation apparente, et inventer des façons d’écrire un spectacle. J’utilise une machine corporelle truffée de capteurs, l’“exosquelette”, qui me permet de manipuler le son, l’image, la lumière et les robots. J’appelle ce système complet de représentation contrôlé par informatique “systématurgie”, dramaturgie du système. Ses caractéristiques sont celles de l’informatique : narration hypertextuelle, synchronie, interactivité, multimédia… Dans Afasia, je transforme l’image projetée sur l’écran avec le volume de ma voix, celle-ci est modifiée par un effet que je déclenche avec mon genou, tandis que je choisis les animations vidéo grâce à un bouton sur ma poitrine et que j’actionne le robot-violon avec mon coude. Ces choses sont sans relation apparente, pourtant, elles sont bien réelles sur scène. Dans Epizoo, dont l’idée était de montrer la vulnérabilité du corps humain, l’“exosquelette” est aussi une interface qui permet au public de manipuler mon corps à distance, par le biais d’une souris d’ordinateur. Dans Afasia, je peux répéter une séquence, la recombiner, la restructurer en direct selon les réactions des spectateurs. C’est une autre forme d’écriture dramatique, qui nécessite une méthodologie et une production différentes du théâtre : il faut par exemple construire la banque d’images. Je pense que si Shakespeare écrivait aujourd’hui, il aurait recours à la “systématurgie” en utilisant les images, les sons, la lumière...
Dans certains de vos spectacles, il y a aussi des robots sur scène, des mutants faits de métal et d’animaux empaillés dans Pol, et des instruments de musique d’un nouveau genre dans Afasia. Quel est leur rôle « systématurgique » ?
« Ces machines constituent une espèce de pont entre l’humain et le virtuel : ils donnent une dimension réelle et tangible aux images sur l’écran et renforcent la narration. Ce sont des prothèses vivantes qui possèdent une dimension symbolique, à l’opposé de l’“exosquelette”, prothèse de contrôle. L’intérêt de l’animal empaillé est qu’il est porteur d’un paradoxe : c’est un être autrefois vivant devenu objet. J’éprouve de la fascination pour les machines et les automates, pour moi, ce sont des métaphores de la vie. En même temps, les machines nous
obligent à nous positionner en tant qu’humains. Les ordinateurs qui peuvent calculer comme un cerveau, par exemple, ont déplacé l’idée d’intelligence.
Naly GERARD,
Publié le 2005-03-00
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : multimédia,
Mot(s) Important(s) : informatique, robotique, high-tech, technologie numérique,
Artiste(s) : Naly GERARD (rédacteur), Marcel Li ANTUNEZ ROCA (performeur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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