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Avignon, déferlante post-dramatique
La 59e édition du Festival d’Avignon marque un changement de cap. Avec Jan Fabre comme artiste invité, le texte théâtral n’est plus l’enjeu central. S’ouvre une nouvelle page de la création qui submergent les remparts de la tradition dramatique pour mieux dire et contredire le monde.
Le Festival d’Avignon est l’une des rares mythologies actives du spectacle vivant, c’est-à-dire un événement qui joue lui-même le rôle principal. Sujet d’attraction et de récrimination, d’enthousiasme et de polémique, il réunit et divise, simultanément in et off, populaire et élitaire, cultivé et vacancier. Egal à lui-même, et toujours différent, il franchit toutefois cette année un nouveau cap. Car pour la première fois dans l’histoire du festival, l’enjeu central n’est plus de mettre en lumière des textes du répertoire théâtral, hérités d’une tradition dramatique, ou plus récents. L’enjeu est aujourd’hui d’ouvrir une nouvelle page de la création de formes scéniques, comme Vilar en son temps inventait une page inédite de la scène moderne. La Cour d’Honneur symbolise à elle seule cette évolution.
Avec deux spectacles de Jan Fabre et une création de Mathilde Monnier dans l’enceinte la plus prestigieuse du festival, c’est Molière qu’on assassine, ne manqueront pas d’objecter les grincheux du conservatisme. Déjà, on entend ici et là murmurer que le festival d’Avignon ne serait plus « un festival de théâtre »…
Après Thomas Ostermeier l’an dernier, le choix de Jan Fabre comme artiste associé de l’édition 2005 accélère la mue du Festival d’Avignon. Jan Fabre a longtemps été perçu en France comme un chorégraphe : c’était oublier que ses premiers spectacles s’intitulaient C’est du théâtre comme c’était à espérer et à prévoir et Le Pouvoir des folies théâtrales ! On était alors au début des années 1980. S’en souvenir relativise l’impression de nouveauté, voire de rupture, qu’engagerait aujourd’hui le festival. Car l’émergence, un peu partout en Europe, d’un théâtre post-dramatique, a déjà sa propre histoire(1).
De Jan Fabre, artiste hérétique et protéiforme, on pourra voir dans la Cour d’Honneur Je suis sang (créé dans ce même lieu en 2001) et la création de L’Histoire des larmes, un nouveau « conte de fées visionnaire ». Mais on pourra aussi découvrir l’auteur de monologues enfiévrés et prendre la mesure d’une œuvre visuelle que ce plasticien de formation n’a cessé de développer, parallèlement à ses créations de scène : une exposition à la Maison Jean Vilar présente une cinquantaine d’œuvres, sculptures, dessins et films, de 1978 jusqu’à maintenant. Enfin, la revue Janus, créée voici cinq ans par Jan Fabre, s’associe aux rencontres du « Théâtre des idées », qui font intervenir philosophes, écrivains, scientifiques et artistes.
Autour de la présence de Jan Fabre se greffent d’autres artistes multi-disciplinaires. Marina Abramovic se définit elle-même comme une « grand-mère de l’art de la performance », prenant le corps comme sujet et médium de ses réalisations. Elle investit la chapelle Saint-Charles avec deux installations vidéo, et réunit avec Brutal education, à l’Ecole d’art, plusieurs performances en simultané créées par de jeunes artistes. Le metteur en scène et chorégraphe Michael Laub crée d’autre part un « portrait scénique » de Marina Abramovic, à la manière d’une biographie subjective. William Forsythe, dont la figure traversait L’Ange de la mort, est invité avec une vidéo-performance, You made me a monster, « construction squelettique monstrueuse ». Wim Vandekeybus, qui fut l’un des premiers interprètes de Jan Fabre, crée dans la Carrière Boulbon, avec Puur, une fresque qui invente, au moyen d’un théâtre des corps et d’images projetées, un « récit mythique » venant « après la catastrophe ». Enfin, encore inconnu en France alors qu’il jouit en Belgique d’une belle réputation, l’acteur, auteur et metteur en scène Jan Decorte agence dans Dieu & les Esprits vivants les énigmes d’un texte calciné avec des musiques d’Arno et une chanson de Johnny Cash.
La création flamande est un terrain fertile pour ceux que nous appelions l’an passé des « auteurs de la scène »(2). Dans cet esprit, et dans la veine de ses pièces précédentes, Arne Sierens écrit et met en scène Marie Eternelle Consolation, « truculente peinture des laissés-pour-compte du libéralisme » ; tandis que Jan Lauwers, après le succès de La Chambre d’Isabella, propose avec ses complices de la Needcompany un Needlapb, laboratoire en temps réel composé de fragments de textes, de chansons, de bribes de films, de théâtre ou de danse.
Si l’on retrouve au menu du festival quelques textes en bonne et due forme théâtrale (Hamlet retraduit et magnifiquement mis en tension par Hubert Colas, vu en création à Marseille ; La Mort de Danton, de Büchner, et La Vie de Galilée, de Brecht, adaptés par Jean-François Sivadier ; Anéantis, de Sarah Kane, par Thomas Ostermeier ; et Kroum, de Hanoch Levin, par Krzysztof Warli-kowski), et qu’Olivier Py nous régale d’une épopée initiatique, Les Vainqueurs, « hymne au théâtre comme dernier refuge du poème incarné », la déferlante post-dramatique submerge les remparts d’Avignon. Elle prend la forme de véritables rituels scéniques (avec une Mélopée de Jean Lambert-wild et Jean-Luc Therminarias en compagnie d’une communauté savante du Mato-Grosso brésilien ; avec le blasphématoire Anathème de Jacques Décuvellerie et de son Groupov), se découvre énigme visionnaire avec Romeo Castellucci et son cycle de la Tragedia Endogonidia (voir dans le numéro 35) s’éprouve au plus acéré du réel des « enfants de nuit » de Dakar avec L’Insulte faite au paysage, de Jean-Michel Bruyère, « florilèges de l’extermination et de l’errance ».
Le théâtre n’a certes pas renoncé à dire le monde, mais s’interroge sur les multiples manières d’en entreprendre le récit. Qu’il s’agisse d’un théâtre des formes – donc des idées –, qui voit Jean-François Peyret faire œuvre avec Luc Steels, spécialiste de l’intelligence artificielle ; ou que le corps y devienne champ d’énonciation (dans After/Before, Pascal Rambert réunit dix jeunes acteurs et dix non-acteurs âges de 70 à 85 ans ; Gisèle Vienne, avec Une belle enfant blonde et I Apologize, mêle poupées et corps réels dans une troublante poétique de l’imaginaire érotique), des poètes de la scène se jouent du monde et de son ordre prétendu. Avec le percussionniste-improvisateur Vladimir Tarasov, Josef Nadj cultive le succulent artisanat d’une chanson de gestes, tandis que Mathilde Monnier, dans La Place du singe, invite à un dialogue de voix et de corps Christine Angot, et qu’elle questionne la notion de fratrie avec la création de frère&sœur, cherchant dans le mouvement la forme d’un « destin du plusieurs ». Christian Rizzo, pour sa part, ne cherche pas à comprendre le monde. Sa nouvelle pièce, vue au Quartz de Brest, est un passionnant puzzle de formes et de présences en métamorphoses, plage de temps vertigineusement offerte au regard.
La question n’est donc pas de savoir si Avignon est encore un festival de « théâtre », mais de percevoir quelles densités contemporaines s’y inscrivent – y compris de façon intempestive, dans l’extrême diversité des formes scéniques de la création, mais aussi dans la multiplicité des lectures, rencontres, débats du théâtre des idées, performances de la « 25e heure », etc. Dans ce programme foisonnant, il est satisfaisant de constater que le festival imaginé par ses nouveaux directeurs, Hortense Archambault et Vincent Baudriller, ne s’en tient pas au simple catalogue de spectacles, mais qu’il se nourrit de dialogues et d’échanges avec les artistes. Ainsi, Pascal Rambert reprend-il Le Début de l’A. en lecture amplifiée et invite-t-il le public à assister à des « ateliers d’écriture physique orale et plastique en temps réel », Jean Lambert-wild reprend certaines de ses performances–« calentures », Jean-François Peyret convie les spectateurs à quatre journées de rencontres entre artistes et scientifiques, Olivier Py réunit films, lectures et rencontres pour se souvenir, dix ans plus tard, de la chute de Srebrenica, etc. Décidément, la mythologie du Festival d’Avignon reste un chantier ouvert.
1. Cf. Hans-Thies Lehmann, Le Théâtre post-dramatique, L’Arche Editeur, 2002 et « Par-delà le drame », in Nouveaux indices de performance, Mouvement n° 22, mai-juin 2003.
2. Cf. Mouvement n° 29, juillet-août 2004.
Festival d’Avignon, du 8 au 27 juillet. Tél. 04 90 14 14 14 - Programme détaillé lieux, dates et horaires) : www.festival-avignon.com
Bruno TACKELS, Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2005-06-30
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : brève
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : Avignon,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Jan FABRE (plasticien),
Passage(s) : Avignon 84000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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