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Libérer les multitudes


Entretien avec Toni Negri



Pour le philosophe italien, nous vivons depuis 1968 dans une période de transition politique où les vieux modèles de gouvernement s'effondrent. Bien qu'aucune solution claire n'apparaisse encore, l'une des clés de la politique à venir est dans l'affirmation de l'unité complexe des singula


Biographie : Toni Negri est né à Padoue en 1933. Très tôt militant dans l'Action catholique étudiante Gioventù Italiana di Azione Cattolica, il adhère au PSI en 1956 et en restera membre jusqu'en 1963. Dans les années 1960, il participe à l'élaboration de l'« ouvriérisme ». En 1969, il est l'un des fondateurs du groupe Potere Operaio, qui s'auto-dissout en 1973. Accusé, en 1979, de complicité dans l'assassinat d'Aldo Moro, il purge une peine de quatre ans et demi de prison préventive dans des quartiers de haute sécurité. Elu député du parti radical en 1983, il bénéficie de l'immunité mais est rapidement contraint de s'exiler en France. Après 14 années d'exil, il décide de rentrer en Italie, où il est arrêté. Il a été acquitté dans de nombreux procès concernant ses liens avec les Brigades Rouges et sa responsabilité dans l'assassinat d'Aldo Moro. Toni Negri a enseigné à Padoue, à l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm, aux universités de Paris-VII et de Paris-VIII, au Collège International de Philosophie et à l'Université européenne de philosophie. Libéré depuis 2003, il vit aujourd'hui entre Rome, Venise et Paris.

Dans Empire, vous affirmez que l'Etat-nation est une réalité dépassée et qu'aujourd'hui seule la multitude peut ouvrir une alternative politique...
L'Etat-nation est fini ; et même si ce n'est pas tout à fait le cas, il est souhaitable qu'il finisse. Il en reste des vestiges, des choses mourantes qui nous attirent vers le vide, la tristesse. Regardez le résultat du référendum français au sujet de la constitution européenne : l'idée d'Etat-nation renvoie à celle de souveraineté, elle s'affirme aujourd'hui comme un repli contre les grandes unités continentales et c'est un repli de défaite. Tout ce qui s'est passé depuis 1968 tend vers un mixage, une capacité à trouver des unités plus larges, des unités de réseaux, de relations. Je crois qu'il n'y a maintenant d'ouverture politique que dans l'affirmation de la multitude, mais ce n'est pas donné. La multitude est un concept complexe qui n'arrive pas à construire une unité, or, on a besoin d'une unité pour s'exprimer d'un point de vue politique. La subjectivité de la multitude est fatiguée, elle a du mal à s'affirmer, pourtant elle est là, comme une puissance. Dans un sens, la multitude a toujours existé, mais elle n'avait pas la possibilité de se reconnaître en tant que telle. Elle était représentée à travers les mouvements de classes, les mouvements idéologiques qui la traversaient. La multitude telle que je la pense est une figure antagoniste, toujours là, toujours éclatée. Dans la modernité, elle était le monstre, elle devait être absolument bloquée. La construction de l'Etat-nation se faisait dans le passage réussi de la multitude au peuple : imposer le peuple contre la multitude, le pouvoir contre la puissance. Le peuple est donc une canalisation de cette multitude, mais aujourd'hui cette notion est plus qu'obsolète, elle est réactionnaire. Il faut libérer cette multitude que la modernité a étouffée.

Comment peut se manifester l'en-dehors de cette modernité à l'occidentale ?
Dans les moments politiques forts, il y a l'émergence d'une anti-modernité, ou plus exactement d'une autre modernité possible. C'est une réflexion qui m'est venue en Chine. J'ai eu des échanges très intéressants autour des analyses menées sur la répression de Tien An Men, ce qu'elle a signifié dans la conscience d'une certaine élite démocratique chinoise. Cette dernière n'a jamais pensé que la décision du parti communiste de transformer la Chine en un grand laboratoire industriel mondial était une bonne solution. A travers Tien An Men, après le désastre de la révolution culturelle, il y avait quand même la résistance d'une idée de démocratie qui était liée à une forte tradition de liberté et d'autonomie des paysans chinois. Mais cette tradition de liberté continuait malgré tout à se penser à travers un projet communiste. Les étudiants voulaient à la fois plus de démocratie et plus de communisme. Ils ont eu le Capital sans les droits. Cette autre civilisation qui avait vécu au-dessus de la modernisation émergeait chaque fois qu'il y avait un phénomène révolutionnaire, de transformation réelle. J'ai été en Iran, et j'ai eu la même impression. Je crois qu'on est arrivés à la limite de la modernité. Dans une postmodernité qui ne se perdrait pas dans la vacuité des significations et du relativisme, mais qui serait capable de reconquérir un sens et un centre de production, il faut vraiment réussir à retrouver des moments d'anti-modernité, ou bien les moments d'une autre modernité possible qui a déjà existé, et qui peut exister encore.

Vous dites que la notion de peuple est réactionnaire. Doit-on comprendre qu'il en est de même pour la démocratie ?
On peut parler de démocratie comme forme de gouvernement, au même titre que l'aristocratie ou la monarchie. Jean Bodin, philosophe du XVIe siècle, disait que l'on ne pouvait pas inventer d'autre gouvernement que la monarchie car le gouvernement c'est la gestion de l'Un. Aujourd'hui, la démocratie, c'est cela, non ? Mais il faudrait inventer une autre forme de démocratie. C'est la raison pour laquelle je suis spinoziste : je crois en la démocratie en tant que forme absolue de gouvernement. La démocratie est l'expression et la gestion du commun comme expression des singularités, du gouvernement de tous pour tous. La multiplicité devient alors un élément fondamental dans la constitution des réseaux à travers lesquels le gouvernement, la gouvernance arrivent à s'exprimer, à s'expliquer. Je n'ai jamais été anarchiste, il faut avoir de la sécurité et de l'ordre. Le langage doit être ordonné, les relations doivent être sûres, mais ces valeurs doivent être continuellement renouvelées par une imagination et une pratique vivantes afin de faire sauter l'exploitation, qui reste un problème fondamental dans notre vie. En ce sens, il ne peut pas y avoir de réelle démocratie tant qu'il y a capitalisme. Mais le passage que la modernité et le capitalisme ont fait faire à l'humanité est en réalité irréversible. Donc, quand on parle de nouvel antagonisme ou d'une anti-modernité, il faut les faire valoir comme une multiplicité qui agit partout. J'ai toujours considéré que le colonialisme était une chose horrible mais c'était un fait: il fallait faire aussi avec cette réalité. Je défends Lula et toute la tradition gauchiste qui prétend inventer un monde nouveau, mais on ne peut l'inventer qu'en introduisant des choses à l'intérieur d'une réalité présente. C'est pourquoi nous devons créer de nouvelles valeurs d'usage.

Pensez-vous que l'art puisse créer de nouvelles valeurs d'usage ?
Les formes nouvelles en art ne peuvent émerger qu'à travers l'action, à travers la relation vivante. Le problème n'est pas d'avoir un programme mais de faire vivre les différences à l'intérieur de l'art. La richesse de l'événement rend vivant ce qui est posé dans notre savoir. L'artiste est toujours là à la limite d'un savoir, d'un goût, d'un désir devenu général et de l'événement. Sa fonction sociale est importante car il invente un langage dans un système de production dans lequel l'invention devient de plus en plus productive. Paolo Virno(1) parle de virtuosité artistique comme valeur productive : celle-ci devient une capacité de renouveler le langage, avec la potentialité de rendre la vie belle, toute la vie, pas seulement l'œuvre. Faire de sa vie une œuvre d'art, c'est cela le problème.

Dans Art et multitude, qui vient d'être republié en français, vous écrivez : « L'art ne peut vivre que dans un processus de libération. L'art est, pour ainsi dire, toujours démocratique ; son mécanisme de production est démocratique, dans le sens où il produit du langage, des paroles, des couleurs, des sons qui se lient communautairement, selon de nouvelles communautés...»
J'ai écrit ce livre il y a longtemps; je l'écrirais aujourd'hui dans le même esprit mais je n'emploierais pas les mêmes mots, je ne parlerais pas de communauté, même le mot langage, j'essaierais de l'expliquer de l'intérieur, j'utiliserais les mots désir, réseau, virtuosité, chef-d'œuvre...

Léa GAUTHIER,
Publié le 2005-07-00

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : Europe, activisme, philosophie, politique,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Toni NEGRI (philosophe), Léa GAUTHIER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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