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Le temps du refus
Quand un artiste casse la vitrine
Au Portugal, João Fiadeiro vient de refuser de participer à une « Plateforme de danse contemporaine » et s’indigne de la précarité subie par les artistes. Alors qu’un manifeste circule au Portugal, l’initiative commence à faire tâche d’huile en Europe.
Le chorégraphe João Fiadeiro vient de lancer un beau pavé dans la mare en refusant de participer à la « Plateforme de Danse Contemporaine Portugaise» qui s’est déroulée mi-septembre à Faro. Dans un article paru dans le supplément culturel du journal hebdomadaire Expresso, le chorégraphe écrit notamment :
« […] Je dirige en ce moment un stage à Porto organisé par le NEC (Núcleo de Experimentação Coréográfica). Parmi les participants se trouve Teresa Prima, chorégraphe de la "deuxième génération" (celle qui succéda à la mienne, celle de Vera Mantero, Francisco Camacho, Paulo Ribeiro et Clara Andermatt), dont j’ai soutenu le travail, au début des années 90, en offrant des conditions de production à ses premières créations.
Je ne sais pas si à l’époque elle avait déjà 20 ans. Ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui elle en a 30 et qu’après toutes ces années, après l’avoir pressée comme un citron dans les Expos, les Capitales Culturelles et autres, elle doit retourner vivre chez ses parents à Porto, la ville qu’elle avait quittée à 17 ans, pleine d’espoir, pour s’installer à Lisbonne. Simplement parce qu’elle ne rencontre aucun moyen de subsistance qui puisse lui garantir un minimum de sécurité et de stabilité. Elle ne touche aucune allocation chômage puisque le statut d’intermittent du spectacle n’existe pas au Portugal (l’artiste indépendant est considéré comme un prestataire de service). Elle ne peut pas donner de cours et transmettre sa précieuse expérience puisqu’il n’existe aucune école de danse contemporaine au Portugal qui pourrait profiter de ce "produit" postrévolutionnaire. Enfin, elle ne peut présenter aucun de ses spectacles puisque il n’existe aucun réseau, aucune politique de programmation entre les théâtres portugais permettant de montrer régulièrement les productions de ses artistes. Et ils sont ainsi des centaines qui se trouvent dans la même situation que Teresa ; chorégraphes, interprètes, danseurs, collaborateurs… artistes que l’Etat et les institutions publiques ont un jour légitimés pour les abandonner ensuite.
Cette réflexion vient à propos de la décision que j’ai prise au début de cette semaine d’annuler ma participation à la "Plateforme de Danse Contemporaine Portugaise" qui se déroule mi-septembre dans le cadre de la manifestation Faro 2005 – Capitale Nationale de la Culture.
Suite à la suspension du budget alloué au PIDDAC (Programme d’Investissements et de Dépenses de Développement de l’Administration Centrale) imposée par le Ministère de la Culture, l’organisation de Faro 2005 ne peut signer aucun contrat avec les artistes. Et comme si cela ne suffisait pas, celle-ci nous propose, en attendant, de payer toutes les dépenses de déplacement, et d’avancer l’argent pour louer et transporter le matériel technique nécessaire dont les théâtres ne sont pas encore pourvus. Alors que, face à une telle situation, il serait normal de repousser ou d’annuler les spectacles puisque rien ne nous assure que les engagements pris seront respectés, on nous répète qu’il faut avoir confiance et on ressort cette vieille histoire de la "réalité portugaise"… Encore un exemple du "c’est comme ça la vie…" dont parle le philosophe José Gil dans son livre O Medo de Existir [La Peur d’Exister, Ndlr.].
Je suis fatigué, épuisé, que l’on continue à nous demander de faire semblant, que l’on continue à nous demander d’assumer la condition d’éternels prétendants, que l’on exige de nous d’avoir encore 20 ans quand nous avons déjà 30, 40 ou 50 ans… Dans les années 80 et 90 – quand nous avions effectivement 20 ans – on nous demandait déjà d’être présents dans les vitrines des façades institutionnelles pour préserver et alimenter l’image d’un pays européen en marche. Car il était nécessaire d’investir dans "l’estime de soi" des Portugais, dans la certitude qu’une fois franchie cette étape, nous passerions à la suivante : celle des infrastructures, des stratégies à moyen et long terme, où les conditions socioprofessionnelles des travailleurs du spectacle seraient respectées, où il serait donné une attention particulière à la formation et à la recherche et où la circulation des œuvres se déroulerait d’une manière plus fluide… La fameuse "société de la connaissance" dont tout le monde parle (et dont il fut largement question lors des dernières législatives).
Et bien, chers gouvernants, présents et passés (c’est-à-dire, les mêmes), j’ai une nouvelle à vous annoncer : c’est raté ! Votre stratégie de façade n’a pas fonctionné ! Vous ne comprenez pas qu’investir uniquement dans l’apparence ne marche pas. Vous ne comprenez pas que vous êtes en train d’hypothéquer les vies de toute une génération qui a cru en vous, qui a cru en cette vision du futur que vous aviez annoncée et qui maintenant se sent à la dérive sur ce radeau de béton que vous vous entêtez à édifier (10 stades de football ?). Non, ce n’est pas comme ça la vie. Il ne peut pas en être ainsi. Il se trouve que j’étais en France il y a deux ans et que j’ai assisté au début du mouvement des intermittents et précaires, à ses assemblées générales spontanées dans les foyers des théâtres et à l’annulation des festivals d’été (Avignon, Montpellier…). Et nous, qui sommes à des années-lumière de cette réalité, de cette conscience civique, puisque nous ne pouvons perdre ni même sentir la perte de ce que nous n’avons pas, arrêtons de toujours nous trouver de bonnes excuses. Nous ne pouvons pas continuer à être les complices de ce qui, au final, se résume être un total manque de respect. C’est pour cela que je souhaite publiquement faire appel aux autres participants de la Plateforme de Danse Contemporaine Portugaise de Faro 2005 : ne continuez pas à jouer le jeu et prenez position. Ne soyez pas les complices d’une nouvelle œuvre de façade. »
Ce refus trouve, au Portugal, un écho dans un manifeste d’ores et déjà signé par un millier de personnes, lancé à l’initiative de REDE – Association de Structures pour la Danse Contemporaine, et de PLATEIA – Association Professionnelle des Arts Scéniques. Ce manifeste (disponible sur Internet sous forme de pétition) stipule notamment :
« Le manque d'investissement dans l'application d'une politique culturelle intégrée qui doit passer par de mesures structurantes et qui stimulerait l'intérêt et la sensibilisation de la société envers les questions de la création contemporaine menace la continuité de la croissance du tissu professionnel, en même temps qu’il favorise la perte de millions d'euros.
Le Ministère de la Culture a annoncé l'intention de modifier, encore au long de l’année présente, la législation relative à l'aide financière de l’Etat à la création d'initiative privée et non gouvernemental, ce qui, étant donnée la nature complexe du processus, mènera encore une fois à sa non viabilisation, en créant une rupture sans précédent dans le déjà fragilisé tissu culturel. […] La vie culturelle active d'un pays dépend d'une vision stratégique du secteur qui contribue pour que l’art et la culture deviennent présents au quotidien des populations. C’est l’Etat qui doit être responsable pour l'investissement à la culture en tant qu’élément essentiel pour le développement social et économique du pays, et sa sustentation doit être considérée comme un frais tout à fait normal. Un pays qui ne respecte pas ses artistes est certainement un pays sans futur. »
Enfin, l’initiative de João Fiadeiro vient d’être relayée en Suisse par Gilles Jobin. Le chorégraphe propose d’accueillir comme « réfugié chorégraphique » João Fiadeiro, lors des prochaines Plateformes de danse suisse (prévues en janvier 2006) : « Présenter son travail chez nous à cette occasion serait l'occasion de faire preuve de solidarité avec un chorégraphe qui a beaucoup travaillé en Suisse, mais aussi qui s'est engagé dans le développement de la danse au Portugal et dans le monde. Le recevoir lors des Plateformes suisses serait l'occasion de mettre en place un débat de fond sur les modes d'organisations des événements de type plateforme en Europe. »
Jean-Marc Adolphe
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2005-10-06
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : brève
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : Portugal, précarité, politique culturelle,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), João FIADEIRO (chorégraphe-interprète),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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