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Eloge de la désinvolture


tg STAN au Théâtre Garonne



Le groupe flamand tg STAN, qui crée My Dinner with André au Théâtre Garonne à Toulouse, avant le Festival d’Automne, déploie la jubilation d’un jeu qui bouscule bien des habitudes compassées.


« Vous êtes prêts ? OK ? C’est parti ! » Cette adresse, lancée devant le public avec l’aplomb décontracté de ceux qui reçoivent à la bonne franquette, marque le rituel liminaire de chaque représentation de tg STAN… Les comédiens commencent : l’un présente les personnages, l’autre lit les didascalies, un troisième résume la situation. Et puis le dialogue s’engage, les répliques s’enchaînent staccato, la fiction s’empare du plateau. Soudain, quelqu’un bute sur un mot, ou hésite sur la prononciation, ou s’interroge sur le sens d’une phrase. Nullement embarrassé, il demande à ses partenaires, interpelle un spectateur, livre au passage quelques commentaires sur l’action ou sur la pièce. Les acteurs se comportent comme en répétitions, comme s’ils improvisaient la mise en scène sous nos yeux. Quelle désinvolture, ces Flamands ?
Oui, justement. Ce collectif anversois tutoie avec une aisance et une justesse déconcertantes les plus grands auteurs, pilant sans vergogne les codes, les artifices, l’esthétique formelle et autres trémolos de la convention dramatique. Leur naturel n’a rien de naturaliste. Ces insatiables curieux discutent avec les textes, chahutent, s’approprient la langue, creusent dedans. Le jeu s’invente ici et maintenant, dans le tâtonnement des possibles, en interaction avec la réalité du lieu et les imprévus du moment. Avec eux, le théâtre n’obéit pas à la reproduction mécanique, mais se retisse chaque soir dans la trame de l’instant. Il y a comme quelque chose d’inachevé qui donne à leurs spectacles une exultante vitalité. Jouer, c’est être présent, libre de choisir son interprétation… et d’en changer !
Car l’acteur n’entre pas en scène, il est. Avec ses qualités, ses défauts, son humeur du jour. Non pas que les STAN bazardent Stanislavski. Disons qu’ils gardent leurs distances avec le personnage. Ils le cernent, l’analysent, y entrent, en ressortent, mais ne s’y identifient pas. C’est par l’oscillation permanente et ténue entre distanciation et incarnation, entre analyse et émotion, qu’ils déploient la force subversive du théâtre. Par l’ambiguïté savamment entretenue, ils insèrent la distance réflexive qui permet au spectateur de jouer avec eux.
La quintessence de leur démarche tient sans doute dans cette conception du jeu. Qu’est-ce qu’un comédien ? Comment ça marche ? Voilà l’énigme dont ils parcourent tous les plis et les plaisirs depuis quinze ans. Ces travailleurs de la scène abordent le plateau comme un terrain d’expérimentation où prend corps le patient travail à la table effectué préalablement. La première représentation constitue aussi la première vraie répétition. Durant des mois en effet, ils fouillent jusqu’à l’os la chair vivante de l’écriture, décortiquant minutieusement chaque fragment, envisageant les multiples harmoniques de la partition, questionnant les résonances actuelles, jusqu’à ce qu’émergent un langage commun et un canevas scénique. Dans ce processus, chacun est à la fois traducteur, dramaturge, metteur en scène, acteur.
Si Tchekhov, Wilde, Ibsen, Büchner, Gorki, Shaw et Bernhard forment son matériau de base, les tg STAN fréquentent aussi les contemporains – comme le Portugais José Luis Peixoto avec Immensa ou le Néerlandais Gerardjan Rijnders avec Voir et voir –, ou encore concoctent eux-mêmes des adaptations décapées, comme pour My Dinner with André, d'après le scénario de Louis Malle. Chaque production apporte un chaînon supplémentaire à leur recherche artistique et sociétale fondée sur la conscience critique, la vigilance, le doute et une relation ouverte, directe, avec le public. Loin de se draper dans le velours d’une austérité sentencieuse, ils ignorent la pose et manient la rhétorique et l’ironie comme un scalpel pour exciser les tumeurs d’une société exsangue. Le rire retrouve toute sa puissance séditieuse. Cette exigeante « désinvolture » bouscule bien des habitudes compassées. Elle fait de la scène un espace de confrontations, d’échanges, de questionnements, un lieu vivant, drôle, insolent, incisif. Pas seulement un objet culturel « prêt-à-consommer » pour déguster du théâââtre entre fines bouches !
Gwénola David

My Dinner with André, d’après le scénario de Louis Malle, adapté par Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede, création au Théâtre Garonne à Toulouse, du 11 au 25 octobre. Tél : 05 62 48 56 56.
Puis dans le cadre du Festival d’Automne à Paris :
tg STAN au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, à Paris :
My Dinner with André, du 4 au 17 novembre, et les 17 et 18 décembre à 21h.
Immensa, de José Luis Peixoto, avec Jolente De Keersmaeker et Tiago Rodrigues, du 14 au 30 novembre, et du 8 au 15 décembre à 19h30.
L’Avantage du doute, de et avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand, Minke Kruyver, Tiago Rodrigues, Kajsa Sandstrom, Frank Vercruyssen et Cathy Verney, du 21 novembre au 15 décembre à 21h.
Impromptus, avec Natali Broods, Matthias de Koning, Tine Embrechts, Eric Morel, Adriaan Van den Hoof, etc., les 10 et 26 novembre, 4, 10, 20 et 21 décembre à 21h.
Réservations : 01 43 57 42 14


Gwénola DAVID,
Publié le 2005-10-06

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Tg STAN (compagnie de théâtre), Gwénola DAVID (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre Garonne Toulouse 31000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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