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Musique savante en liberté
Retour sur le 23e festival Musica
A Strasbourg, la dernière édition du festival Musica (qui se tient jusqu’au 8 octobre), rythmée par les Nuits de l’Ososphère, a démontré une louable volonté d’ouverture, vers toutes les disciplines et tous les publics. Et révélé, notamment, le chorégraphe Willi Dorner.
Le festival Musica, voué aux musiques aujourd’hui, anime chaque automne, depuis 23 ans, la ville de Strasbourg. 54 compositeurs, 37 créations et premières françaises, 108 œuvres présentées cette année : Musica est un événement de grande ampleur. Au premier coup d’œil, on pourrait sans doute lui reprocher de ne pas prendre de risque, pour séduire son public, quant à ses têtes d’affiche. Cette année sont à l’honneur les compositeurs les plus reconnus, voire « à la mode », de la musique contemporaine occidentale : notre Pierre Boulez national, dont les 80 ans ont donné lieu, à juste titre eu égard à son impertinence musicale, à un vaste tapage médiatique ; Marc Monnet, dont cette édition 2005 marque le grand retour à la scène, avec la présentation en première mondiale de son opéra Pan>/i>, sur des textes de Christophe Tarkos ; l’Helvète Michael Jarrell et le Britannique George Benjamin, qui ont chacun donné en exclusivité nationale leurs dernières créations. Ce serait cependant ne pas savoir lire entre les lignes d’une programmation aguicheuse, et négliger des intentions moins tape-à-l’œil, et pourtant primordiales.
Musica, en effet, loin de n’offrir qu’une vitrine pour la musique savante d’aujourd’hui, concentre un circuit financier qui joue un rôle véritablement moteur dans l’irrigation de la création en matière de musique contemporaine. Le festival est, pour une bonne part, la clé de voûte des conditions de réalisation de nouvelles œuvres, grâce à sa réputation internationale – à la fois pôle d’attraction de nombreux partenaires financiers, initiateur du réseau Varèse – qui réunit 19 partenaires, parmi les institutions et organisations les plus prestigieuses de la musique contemporaine (l’IRCAM, le Konzerthaus de Berlin, les festivals Ultima à Oslo, Musica Nova à Helsinki, Ars Musica à Bruxelles, etc.) dans 13 pays européens – et centre de commande. Ainsi, le festival constitue un terrain propice aux commandes d’Etat ou d’institutions, via sa collaboration avec nombres de maisons d’opéra françaises. Cette année, du côté de l’Etat, c’est Avis de tempête, le nouvel opéra de Georges Aperghis créé dans le cadre de Lille 2004 (et dont un enregistrement vient d’être publié par le label Cyprès) ; l’opéra de Monnet est une commande de l’Opéra du Rhin ; quant au Quatuor Diotoma, ainsi que (en partenariat avec d’autres institutions) les Percussions de Strasbourg et l’ensemble Accroche Note ou encore Dance figures, la toute dernière composition de Georges Benjamin, ils répondent à des commandes du festival.
Face à un difficile élargissement du public – celui de Musica est déjà converti, et le festival, s’il bénéficie d’une résonance internationale, a peu d’impact sur la seule ville de Strasbourg –, l’engagement de Musica dans la transmission d’une musique réputée aride est à souligner, notamment dans son attention portée aux plus jeunes. L’Amour à sept cordes>/i>, spectacle destiné aux enfants, est ainsi programmé deux fois, au même titre qu’Avis de tempête ou que le Quatuor Diotima : l’œuvre de Garth Knox, ancien musicien de l’Ensemble Intercontemporain et du Quatuor Arditti, est un conte musical, conçu comme un voyage au cœur d’un instrument oublié, la viole d’amour, dans une perspective contemporaine (amplifiée, avec bande magnétique, par exemple). Cette préoccupation – sensibiliser les enfants et leur permettre d’aborder de façon ludique le répertoire contemporain – est largement défendue par la lumineuse compositrice finlandaise Kaija Saariaho et le violoncelliste Anssi Karttunen. Dans le cadre de leur résidence au Conservatoire national de Strasbourg, tous deux ont proposé aux étudiants de la classe de composition d’écrire de courtes pièces pour enfants, présentées à Musica. L’un des étudiants, Ivan Salono, enthousiaste, explique : « Les enfants ont des limites techniques, mais ils ont aussi des atouts particuliers : la spontanéité, quelque chose que l’on peut modeler, travailler avec eux. Ils sont sans doute plus proches de la musique contemporaine qu’on ne le pense – moins conditionnés, plus disposés à expérimenter. Il s’agit de les initier à cette musique en respectant leur sensibilité, c’est-à-dire de favoriser la simplicité "physique", sur l’instrument, sans pour autant éviter la complexité au plan conceptuel. » Signalons que l’ouverture se fait également en direction des autres disciplines, avec notamment des spectacles de danse qui ont, cette année, permis de révéler le chorégraphe autrichien Willi Dorner, avec sa pièce […] Ob: scena, fondée sur les Récitations d’Aperghis (voir par ailleurs).
Quant au public adulte, il y a au contraire, peut-être, une volonté de décloisonnement, via le partenariat, pour la quatrième fois, avec les Nuits Electroniques de l’Ososphère, qui partagent la prestation de Marianne Faithfull, le vendredi 30 septembre. Si Musica et Ososphère possèdent chacun un territoire géographique bien défini (les théâtres et l’Opéra pour le premier, l’association culturelle de la Laiterie pour le second) et des publics généralement distincts, cette soirée commune est l’occasion de confronter deux univers. Deux univers qui, théoriquement, devraient à l’évidence s’enrichir mutuellement, mais qui, de facto, se mélangent moins, et vivent la proposition musicale de manière diamétralement opposée: la musique contemporaine « sérieuse » d’une part, la scène électronique festive de l’autre. Les Nuits de l’Ososphère se déroulent sur un espace délimité : la Laiterie, les anciens locaux du Conservatoire, et l’espace intermédiaire, envahi d’installations plastiques et constellé de concerts (soirées des labels Kompakt et Bpitch Control, lives de Killing Joke, Tarwater, Telepopmusik, Vincent Epplay, Sébastien Roux, et beaucoup d’autres). Aussi le fait de proposer ensemble ce concert fait-il figure d’expérience, de bousculade peut-être pour le public de Musica, en l’emmenant vers une frange de la création contemporaine plus déjantée, autrement codifiée. Cette initiative est très féconde, et l’on peut seulement déplorer que l’échange n’ait pas l’occasion de s’effectuer en sens inverse...
Léa Lescure
23e festival Musica, à Strasbourg jusqu’au 8 octobre. Tél. 03 88 23 46 46 www.festival-musica.org
Publié le 2005-10-06
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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