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Frictions contemporaines


Jennifer Lacey et Nadia Lauro au Centre Pompidou



Dans Mhmmmm, leur nouvelle pièce créée cette été à Montpellier Danse, la chorégraphe américaine Jennifer Lacey et la plasticienne et scénographe française Nadia Lauro révèlent et célèbrent la dimension organique de la danse. Mouvement les avait rencontrées peu avant la création..


Biographies : Chorégraphe américaine, Jennifer Lacey commence en 1991 à développer ses propres travaux chorégraphiques, qu’elle présentera aussi bien dans des théâtres que lors de festivals ou de manifestations internationales, aux Etats-Unis dans un premier temps, puis en France et en Europe. Installée à Paris depuis 2000, elle a conçu Prodwhee (2001) puis Projet bonbonnière (2004-2005), et créé le solo Two discussions of an anterior event (2004). Elle a coréalisé avec la scénographe-plasticienne Nadia Lauro $ Shot (2000), This is an epic (2003), Chateaux of France (2001-2004), Manga (2004) et A squatting project (2005). / Scénographe et plasticienne basée à Paris, Nadia Lauro développe son travail plastique dans différents contextes, tels que la danse contemporaine, l’architecture du paysage et la mode. Elle a conçu des dispositifs, environnements et installations visuelles pour divers projets chorégraphiques en collaboration, entre autres, avec Ami Garmon, Vera Mantero, Benoît Lacham-bre, Frans Poelstra, Barbara Kraus et Jennifer Lacey.

Depuis $ Shot (2000), la chorégraphe Jennifer Lacey et la scénographe-plasticienne Nadia Lauro coréalisent des pièces où les dimensions chorégraphiques et architecturales sont envisagées comme des extensions de l’une vers l’autre. A travers cette dynamique sensible, les corps, objets et espaces révèlent leur potentiel organique tout en s’attachant à créer des formes inédites. Mhmmmm, titre provisoire de leur nouvelle pièce créée cet été au festival Montpellier Danse, ne déroge pas à cette recherche. A ce détail près : le décor d’ordinaire investi par des matériaux architecturaux et objets de toutes sortes est ici remplacé par un groupe de performeurs. La dynamique de l’espace et les relations que le décor établit d’ordinaire avec les danseurs se trouvent littéralement prises en charge par les corps des performeurs et par des actions construites en marge de la structure chorégraphique. La relation entre performeurs et danseurs – décor et flux chorégraphique – n’apparaît toutefois jamais comme illustrative, pas davantage que la présence de personnages féminins, avatars des Sorcières de Salem de la pièce d’Arthur Miller, ne cherche à illustrer un propos narratif. A l’instar des pièces antérieures du tandem, Mhmmmm véhicule des images indépendantes les unes des autres, quasi fantomatiques, pour penser et voir le corps autrement – et, par extension, pour saisir l’espace non plus comme un lieu du spectacle, mais comme un environnement à part entière. Les corps investissent un état du mouvement que les danseuses disséminent chacune à leur manière à travers des images fortes, culturellement marquées, sortes de catalogues de personnages familiers et d’environnements avec lesquels nous cohabitons au quotidien. Rencontre.

Contrairement à vos pièces précédentes comme This is an epic ou $ Shot, dont la dramaturgie se construit sans logique narrative, Mhmmmm intègre en filigrane des passages des Sorcières de Salem d’Arthur Miller. En quoi cette pièce a-t-elle servi à élaborer certains aspects de ce nouveau spectacle ?
Jennifer Lacey : « En fait, très peu d’éléments dramaturgiques sont extraits des Sorcières de Salem. Sur l’ensemble de la pièce, seules une dizaine de lignes sont utilisées. De plus, Mhmmmm n’emprunte rien à la mise en scène ni aux faits qui y sont énoncés. Je souhaitais avant tout travailler à partir d’un texte qui parvient à créer des dialogues et à mettre en situation plusieurs femmes entre elles. Mon choix s’est arrêté sur Les Sorcières de Salem parce que c’est là que j’ai trouvé le dialogue le plus substantiel. Un dialogue qui me permettait à la fois d’être dans une certaine forme de narration sans pour autant devoir m’attacher, d’un bout à l’autre de la pièce, à une continuité narrative.

Les voix telles que vous les travaillez dans la pièce énoncent des événements tout en agissant physiquement sur l’auditoire, un peu à la manière de l’hypnose, à laquelle vous vous êtes d’ailleurs intéressées pour construire Mhmmmm
« La voix est travaillée dans un registre très intime et complètement décalé par rapport au sens du texte. Celui-ci apparaît loin de nous et des personnages évoqués sur scène. Du fait de la distanciation ainsi provoquée, on a du mal à saisir le sens des mots. Dans ce travail des voix, il y a quelque chose de comique et de très concret dans la manière d’utiliser la bouche et les microphones, qui apparaissent plus comme des appareils organiques que phonétiques. J’ai travaillé pendant un temps comme opératrice sur une ligne de téléphone rose. Indépendamment des histoires qui y sont racontées, la tessiture de la voix vise quasiment à hypnotiser l’auditeur. Cela crée un environnement resserré sur une intimité auditive, un état qui est d’ailleurs recherché par l’interlocuteur.

Le groupe de danseuses que vous formez semble symbiotique, comme si chaque personnage était constitutif d’un autre.
« La persistance du groupe est ici très importante. Elle l’est d’autant plus que confrontée ou absorbée par le décor formé par le groupe de performeurs, elle nous permet de circuler un peu partout sur scène, jusqu’à aller dans des endroits où l’on ne va pas d’ordinaire parce qu’ils sont considérés comme trop vulnérables et fragiles pour la réceptivité et la visibilité du spectacle.

Ce principe de décor vivant a été initié il y a quelques mois, au Tanzquartier à Vienne, avec le projet A Squatting project. Il y était question de prendre possession, pour un soir, du décor du spectacle d’un autre chorégraphe programmé au Tanzquartier (successivement Jan Fabre, Meg Stuart/Benoît Lachambre et Hahn Rowe/Simon Frearson)…
« Nous souhaitions décontextualiser l’espace du théâtre, qui est d’ordinaire plutôt envisagé comme un élément neutre, une boîte noire.
Nadia Lauro : « Le décor était envisagé comme un élément constitutif du lieu de représentation, à savoir le théâtre. Ce type d’intervention ramène à une situation imaginée, celle de prendre possession d’un lieu à l’insu de sa fonction normale de fonctionnement, comme de déambuler dans un musée la nuit, ou encore de débarquer dans une boîte de nuit où il n’y a personne alors que tout le dispositif, les lumières, la musique, etc., fonctionnent à plein. Cela crée un décalage entre une situation passée où tout fonctionnait normalement et une situation présente où tout semble au repos alors même que le contexte est toujours actif. Nous avons pris le parti de ne pas faire un autre spectacle dans le décor mais plutôt de l’utiliser comme un point central et de conserver cette impression de vide propre à un décor sans spectacle.
J. L. : « C’est dans ce contexte que nous avons pu commencer à tester les décors vivants avec un groupe de performeurs dont le statut était tout à la fois central et périphérique. La dimension spectaculaire venait des costumes portés par les danseurs – costumes de Marie-Antoinette, de Fantômas, de prince charmant, etc. –, et non de la manière dont le décor était activé, celui-ci étant a priori exclusivement réservé au spectacle.
N. L. : « Contrairement à Mhmmmm, où le groupe de performeurs qui constitue le décor vivant se confronte à une pièce écrite et structurée, les décors vivants du Squatting project prenaient plus possession d’un contexte général que d’un spectacle. Ils faisaient masse avec le public tout en imposant une identité – celle du fantôme par exemple. Le décor vivant de Mhmmmm incarne un espace flexible et mouvant, à l’image des matériaux architecturaux que j’ai pu travailler dans d’autres pièces : bien qu’il se différencie du groupe des danseuses, il forme une entité fluide avec lui. Il intègre les mêmes qualités organiques et possède la même résonance formelle que ces matériaux faits pour se fondre aux mouvements des danseurs.

Quelles sont les modalités de fonctionnement du décor ?
« L’impact du décor vivant ne résulte pas seulement d’une action, mais aussi d’états liés à la présence. Le registre dans lequel il puise pour évoluer est très varié. Cela peut être d’ordre purement spatial – en rétrécissant ou en agrandissant l’espace –, cela peut aussi fonctionner à la manière d’un chœur grec qui, cependant, n’aurait pas la fonction d’un coryphée en train de commenter ou d’alimenter ce qui se passe, mais plutôt celle d’un soutien et d’un rééquilibrage global. Il peut aussi s’articuler comme un arrière-plan cinématographique et dramatique qui ne serait pas nécessairement lié à l’action, mais se comportant comme un fond qui nuancerait l’action.
Dans Mhmmmm, on retrouve cette tension propre aux pièces que vous avez co-écrites ensemble, tension qui traverse le spectacle d’un bout à l’autre comme un flux omniprésent et qui serait l’élément moteur de la dramaturgie. Cette tension a également une incidence très forte sur la perception spatiale et temporelle, où tout semble maintenu à travers des degrés plus ou moins forts. Ce flux s’attache beaucoup moins à de grands mouvements d’ensemble qu’à de tout petits détails, des micro-gestes ou des actions qui parfois échappent à la vision globale.
Les possibilités qu’offre le décor vivant sont énormes. Les tensions sont très présentes parce que plusieurs points se trouvent mis en relation à travers certaines perspectives, alors même qu’ils n’ont parfois rien à voir les uns avec les autres et ne donnent pas tant d’informations que ça. Du coup, la scène et l’action deviennent beaucoup plus présentes qu’elles ne le sont réellement.
J. L. : « Il y a un mode d’identification immédiat avec un type de présence sur scène dont la fonction – et la croyance – serait de pouvoir changer quelque chose, un mode qui renvoie à un genre de performance qui influerait sur la réceptivité du public. En dehors de ça, nous sommes aussi dans une relation spirituelle avec les autres corps sur scène, ce qui peut créer un type de relation assez étrange vu de l’extérieur. Cet effet de contrebalancement entre le type de présence et de performance qu’incarnent le groupe des danseuses et celui des performeurs permet de ne pas être uniquement dans l’impulsion de l’acte performatif, mais aussi dans un rapport qui touche à l’imaginaire et à la perception.
N. L. : « Avec leur costume sombre, leur visage maquillé en noir et cette petite lumière fixée à leur visage, les performeurs qui constituent le décor vivant renvoient l’image de créatures souterraines, à la fois omniprésentes et totalement cachées. Cela confère à ceux qui participent au décor un véritable statut d’observateur, une expérience singulière qui va au-delà de la seule présence sur scène.
J. L. : « C’est un point de vue public privilégié.

Face à ce groupe de performeurs que le costume et le maquillage rendent asexués, il y a le groupe des danseuses qui, lui, est clairement identifié comme féminin : une féminité poussée même à l’extrême à travers un mode de jeux et de gestes étirés dans un registre sensuel, voire sexuel.
« J’ai choisi un texte qui met en scène plusieurs femmes et je l’ai placé en relation avec une recherche chorégraphique qui porte aussi bien sur la représentation du corps que sur une certaine idée de la dramaturgie. Mais au-delà de tout cela, je revendique surtout le fait de montrer une femme sans pour autant que le sujet en soit sa propre féminité. Ce n’est pas parce qu’un corps de femme est visible sur scène que le sujet du féminin est forcément central ou qu’il doit apparaître comme le symbole d’une conjoncture psychologique qui n’est pas encore réglée dans notre société. Le corps n’est pas le lieu des métaphores et, dans ce travail, ce n’est pas ce statut qu’il révèle. Ce sont des espaces de recherche que je souhaite développer spontanément, sans pour autant les mettre en perspective avec des idées et des modes de représentation qui travaillent notre société.

D’un côté, il y a le groupe des danseuses, de l’autre, celui des performeurs. A quel type de genre artistique associez-vous Mhmmmm ?
« C’est vraiment de la danse. D’ailleurs, l’histoire même des Sorcières de Salem prend appui sur une danse qui est nommée dans la pièce mais jamais montrée. Cette danse représente un événement censé changer les vies de ces femmes. Je trouve qu’en France il y a un grand romantisme vis-à-vis de la danse, romantisme qui désigne aussi certains langages chorégraphiques comme étant de la “non-danse”. Il y a donc en France une vraie suspicion envers ce que doit être la danse et ce qu’elle ne doit pas être. Pour moi, la danse reste de la danse, en ce sens que ce sont des recherches et des processus qui sont profondément investis par le corps. La suspicion vient de ce que le corps doit être démonstratif d’une certaine manière. Dans Mhmmmm, il y a plusieurs échelles de communication du corps que l’on creuse et que l’on juxtapose, non pour créer une hiérarchie, mais pour montrer comment plusieurs modalités de présence et d’expression peuvent cohabiter. Donc, dans cette pièce, tout est de la danse. »

Propos recueillis par Alexandra Baudelot

Mhmmmm, les 13, 14, 15 et 16 octobre à Paris, Centre Pompidou. www.cnac-gp.fr


Alexandra BAUDELOT,
Publié le 2005-06-10

Source Texte : Mouvement

Genre : entretien
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jennifer LACEY (chorégraphe), Nadia LAURO (plasticien), Alexandra BAUDELOT (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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