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Raimund Hoghe, étoile queer


"Swan Lake, 4 acts" au Théâtre de la Bastille



Sur l’obsédante musique du Lac des Cygnes, Raimund Hoghe compose son propre « rêve d’amour ». Au Théâtre de la Bastille, du 11 au 22 octobre.


Jusqu’où ira Raimund Hoghe ? Depuis dix ans que celui-ci a, sur les plateaux, « jeté son corps dans la bataille », chacune de ses pièces passer un cran supplémentaire sur le gradient par lequel cet artiste resserre les enjeux du paradigme de la scène, entre faux-semblant et mentir-vrai. Une suffocation cathartique a paru s’emparer des salles qui ont assisté à la création de Swan Lake, 4 Acts, lors du dernier festival Montpellier danse. L’énigmatique puissance de ce poète de la scène va s’amplifiant, au fur et à mesure qu’on constate et assimile la stricte évidence de l’exposition méthodique de sa personne en scène, et que l’esprit va titubant en proie aux implications vertigineuses, affolantes, pour certains irritantes, que cette observation suscite. Plus est reconnue proche la silhouette de Raimund Hoghe, plus s’éloignent les limites perçues des implications de sa personnalité.
La publication de nombre d’entretiens ou de commentaires critiques a permis de révéler la tension extrême qui anime la performance autofictionnelle de cet artiste, dans l’investissement scénique de sa corporéité. Si l’art chorégraphique, sans doute plus que tout autre, donne à vivre l’expérience sublimée du « je est un autre », c’est comme une arme que Raimund Hoghe retourne sa conformation non conforme pour déstabiliser les repères du schéma identificatoire habituellement à l’œuvre entre l’artiste de plateau et ses spectateurs : « Pour beaucoup, le fait de voir sur scène un corps comme le mien est une provocation [...] Ils reculent alors devant eux-mêmes. »
Certains pensent y échapper en criant à la manipulation compassionnelle. D’autres se passionnent pour la sollicitation extrême, adressée à chacun, d’assumer la charge de construire sa part de représentation en retour. Et tous sont renvoyés à l’archaïsme réactionnel toujours à vif dans la perception première – et l’extrême complexité à embrasser la perception seconde – d’un corps particulièrement hors norme.
Or un net infléchissement s’est produit, ces dernières années, dans ce projet artistique désormais clairement repéré. Dans Sacre – The Rite of Spring (2004) puis à présent Swan Lake, 4 Acts, le jeune Lorenzo De Brabandere s’installe en icône du désir à portée de mains du chorégraphe, mais surtout de regard des spectateurs. Et quand, jusqu’alors, des airs populaires composaient aux spectacles une belle toile pour le partage sensible entre tous, deux références monumentales ont été convoquées dans l’histoire du ballet et de ses musiques, qui viennent saturer ces nouveaux spectacles : Le Sacre du printemps et, à présent, Le Lac des cygnes.
Dalida nous berçait. A présent Tchaïkovski nous obsède. Ici, le répertoire rudoie. Déclinés selon une interminable suite d’interprétations diverses, les grands thèmes du Lac des cygnes paraissent se répéter en boucle. Une submersion romantique oppresse la pièce. Or, toute cette époque de l’histoire de la musique et du ballet est celle où le triomphe de la prima ballerina classique renvoie, côté masculin, à la construction des stéréotypes homophobes rattachés à la figure du danseur. Quant au compositeur russe, il est par excellence l’icône doloriste de l’amour qui ne dit pas son nom, consumé dans l’invivable placard doré d’une marge de tolérance – et d’une fonction de gestion opaque de l’éros social flottant ? – dévolue à l’art en général, et, en ces matières, à la danse assez particulièrement.
Comment Raimund Hoghe affronte-t-il ce type de références fort compactes ? Comment les subvertit-il pour composer son propre « rêve d’amour » ? Outre lui-même et Lorenzo, trois autres interprètes, danseurs magnifiques, Ornella Balestra, Brynjar Bandlien et Nabil Yahia-Aïssa viennent composer, en surplis du maillage musical, une dentelle de gestes, partition chorégraphique toute en fragmentation allusive, singulièrement éthérée, au comble d’un chromatisme de références stylistiques subtiles. Ici chorégraphe, Raimund Hoghe est sans ambiguïté : il aborde la scène comme « un espace où c’est la réalité d’un ou plusieurs corps que l’on peut organiser », et entre lesquels il esquisse plusieurs grammaires du désir, par liens flottants et transitoires.
Mais dans son propre rôle, à l’inverse, il inscrit avec fermeté la dimension rituelle de ses gestes, et l’exactitude implacable de ses déplacements. Pour Swan Lake plus particulièrement, il a ménagé à vue un cabinet d’arrière-scène, qui dramatise ses montées et descentes de front à fond de scène sur la ligne de tension aiguë entre les supposées sphères du réel (les coulisses hors scène, et la salle lieu public) et de la fiction (le plateau). Et il désordonne ce jeu, par l’assaut de spasmes, la précipitation de courses, la secousse de vaines colères gestuelles, dont le pôle opposé paraît être, magnétiquement impavide, la carrure juvénile, la face énigmatique, du jeune Lorenzo De Brabandere. Alors que tout de cette pièce se tisse dans la durée, les gestes vivent ici sous la règle de leur interruption. Jusqu’à une forme d’irradiation finale.
Le désir est une puissance qui déplace. La représentation n’en est pas l’assouvissement. Quelle sexualité peut-on imaginer aux corps difformes ? De fait : quelle sexualité l’imagination s’arroge-t-elle le droit de leur autoriser ? C’est une question, à certains insupportable, que les plus récentes pièces de Raimund Hoghe semblent venir tirer vigoureusement sous la stabilité des regards. Mais ce faisant, hautement perturbateur, c’est chacun qu’il renvoie à l’expérience de ce que « la libération sexuelle a peut-être libéré nos sexualités, mais elle ne nous a pas libérés de notre sexualité » (Michel Foucault).
Politiquement, Raimund Hoghe réinvestit et perturbe le nouvel ordre du spectacle du désir, et du désir de spectacle, qui faisait oublier que « l’acte qui s’appelle “créer” a toujours été détourné de sa nature, sans doute parce qu’il paraissait plus divin de rapporter à l’esprit la partie invisible de cette opération, plutôt que de tenter d’en exprimer le côté obscurément sexuel. Et d’une sexualité extraordinaire puisque, dans son cours, le sexe doit se dédoubler afin d’agir sur lui-même à travers l’œuvre de manière à s’engrosser et à mettre à jour ce qui resterait, sinon inexprimé, donc infécond, dans l’épaisse et muette réserve de son intimité » (Bernard Noël).
Refuser aux catégories de l’homosexualité l’assignation d’une définition essentialiste et référentielle, créer les espaces publics instables où elle se détermine selon des choix de positionnement divers et indisciplinés, assumer cette marginalité qui rappelle que « le sexe n’est pas une fatalité, il est une possibilité d’accéder à une vision créatrice » (Foucault), notamment lorsque l’abordent des « êtres de biais », voilà ce qu’on peut s’entendre à définir comme attitude queer et non comme affichage gay. Et dès lors reconnaître la performance autofictionnelle de Raimund Hoghe comme, là, aux antipodes des étoiles classiques dont il épuise la mémoire par ses hommages au Beau, même.

Gérard Mayen

Swan Lake, 4 Acts, au Théâtre de la Bastille, du 11 au 22 octobre à 21 h (dimanche à 17 h). Réservations : 01 43 57 42 14


Gérard MAYEN,
Publié le 2005-10-06

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) : danse,
Artiste(s) : Raimund HOGHE (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre de la Bastille Paris 75011 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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