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Un projet politique pour les artistes de l'océan Indien
En mai dernier, la gare de Tananarive, à Madagascar, a accueilli le second volet du chantier de « L’Improbable vérité du monde », mis en œuvre par le Centre dramatique de La Réunion. Un projet audacieux de décloisonnement des pratiques artistiques dans l’océan Indien.
A Tananarive, capitale malgache, il y a une gare où depuis des années les voyageurs ne vont plus. Une gare de style colonial, face à l’avenue de l’Indépendance où grouille une foule bigarrée : le jour, au milieu d’un trafic dense, les vendeurs à la sauvette de journaux et de cigarettes côtoient les faiseurs illégaux de change, les marchands de quatre-saisons ; la nuit, la population se métamorphose pour laisser place aux bandes d’enfants de rue, aux prostituées. Dans le hall désaffecté de la gare, transformé à la hâte en studio de répétition, une vingtaine de personnes, comédiens, dramaturges, techniciens et artistes venus du Mozambique, des Comores, de l’île Maurice, de La Réunion, de Suisse, ou résidant à Madagascar, travaillent. La raison de leur rassemblement ? Le deuxième épisode du chantier de « L’Improbable vérité du monde », orchestré par Ahmed Madani, directeur du Grand Marché, Centre dramatique de l’océan Indien. Partant du constat que les artistes de cette région du monde vivent dans un réel isolement et que les économies locales sont à ce point précaires qu’elles laissent tout au plus une part congrue à la culture, Ahmed Madani a décidé d’utiliser la puissance de frappe d’une scène dramatique française (avec sa logistique et son économie propres) pour impulser une dynamique entre les artistes de ces différents pays. Ce chantier de trois semaines ne donne pas immédiatement lieu à une création, il s’agit plutôt d’un travail d’improvisation, d’écriture, un échange sensible de points de vue ; son objectif s’exprime en feuilleté. Il s’agit de mettre en présence des individualités de cultures hétéroclites, de les confronter à une réalité à ce point cru (Tananarive) qu’elle ne laisse aucune place aux faux-semblants, et de rendre ainsi possible non seulement un projet scénique qui verra le jour sur les planches de la scène du Centre dramatique de La Réunion d’ici un an, mais aussi des projets connexes, naissant des affinités entre personnes. Ainsi, par exemple, Alain Kamal Martial, écrivain comorien de 29 ans, envisage de tra-
vailler avec Lucrécia Paco et Rogério Manjate, comédiens du Mozambique. Dans ce projet, soutenu par les institutions françaises et malgaches, il importe aussi de montrer que la gare de Tananarive peut être un lieu de production et de diffusion culturelles important. En effet, si les actions culturelles prennent aujourd’hui place au Centre français Albert Camus ou dans d’autres centres culturels étrangers, il n’y a pas de lieu malgache dédié à la culture, malgré le talent et l’énergie des artistes du pays. Le chantier de « L’Improbable vérité du monde » a donc plus d’un niveau de répercussion. Cette initiative singulière s’inscrit également dans un projet politique plus vaste de coopération artistique mis en place par le Centre dramatique de l’océan Indien. Parce que « les artistes de l’océan Indien manquent, au-delà des moyens minimums nécessaires à toute activité artistique, d’interlocuteurs politiques et d’accompagnements organisationnels solides », Ahmed Madani œuvre à l’élaboration d’un « club d’investisseurs culturels », regroupant une dizaine de partenaires culturels européens qui se cotiseraient chaque année pour créer un fonds de soutien aux artistes de l’océan Indien et constitueraient un réseau de diffusion, de résidence, de recherche. Un euro n’a pas la même valeur pour des créateurs européens et pour ceux de cette partie du monde. Avec relativement peu de moyens, une troupe peut rapidement y fonctionner, payer des comédiens, organiser des tournées. Il ne s’agit pas là de mettre en place une tutelle, mais d’impulser une dynamique. Les membres de ce « club d’investisseurs culturels » se réuniront cet été lors du Festival d’Avignon. Cette initiative courageuse témoigne d’un engagement culturel qui n’a rien à voir avec une attitude post-colonialiste, mais témoigne d’une responsabilité intellectuelle, politique. En France, les scènes nationales sont bien souvent repliées sur elles-mêmes, et si les programmations s’ouvrent ponctuellement à des initiatives étrangères, on constate tout de même la prégnance d’un réel franco-centrisme. L’impulsion du Centre dramatique de l’océan Indien vise ainsi à ouvrir les frontières, à témoigner d’une autre réalité, tout aussi riche ; mais, parce qu’éloignée de la métropole, trop facilement oubliée.
Léa Gauthier
Pour plus d’informations : www.cdoi-reunion.com
Léa GAUTHIER,
Publié le 2005-06-10
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : expérience
Thème(s) : océan Indien, La Réunion,
Mot(s) Important(s) : La Réunion, océan Indien, politique culturelle, décloisonnement,
Artiste(s) : Ahmed Madani (directeur de structure), Alain KAMAL MARTIAL (écrivain), Léa GAUTHIER (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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