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Double « fictif »




Comédien hors pair, Eric Elmosnino arpente les scènes en pratiquant son art tel un génie des airs. Evocation, en quelques notes impressionnistes, par un admirateur attentionné : Denis Podalydès.


Dire quelques mots ajustés à la singularité de ce grand comédien. Ce qui me vient à l’esprit, en désordre : la voix même en scène et dans la vie ; la découpe légère, fluide, allègre, du texte, des syllabes ; le phrasé intelligent (intelligence immédiate du phrasé, clarté du sens) ; le flux rapide, allègre, oui, malgré le tragique ; la peur qu’il sait faire naître : rare impression d’inquiétude venant du plateau. La réjouissante peur qu’EE a suscitée en moi au cours des nombreuses interprétations que je lui aie vu faire. Je me dis, en passant, que la peur, au théâtre, est rare ; souvent, au mieux, une surprise désagréable vient en lieu et place de la peur : un coup de feu, la plupart du temps, c’est un pétard qui nous fait sursauter.

EE, c’est la violence imminente. Cela est venu chez lui avec les années. L’âge, qui l’a à peine marqué, a renforcé – non – densifié – non – affirmé – non plus – cuivré – ce n’est pas tout à fait cela encore – cette voix de jeune homme, de jeune premier comique. C’était un jeune premier comique. Le temps, le travail du temps sur son être, la vie, sa personne ; que savons-nous ? Les événements de sa vie ? Non. Que savons-nous ? Rien. Ceux-ci ont déplacé la silhouette du jeune gandin, ont taillé dans le corps, dans la voix, un autre corps, une autre voix, féroce, inquiète, terrifiante parfois, capable de la plus rare et inéluctable impression de violence. Sans rien avoir perdu de cette légèreté que nous lui envions tant.

Dans Saleté, seul en scène, il s’adressait le plus souvent à la salle, si mon souvenir est exact. Le rapport était étroit, léger, vivant. L’humour, chez EE, est un limbe constant qui le fait se mouvoir avec séduction, insolence, et discrétion (rien d’anormal ; le contact avec lui est rigoureusement normal, confiant, sans intimidation ; tout vient plus tard, par lente diffusion). Donc, rapport léger à sa personne, son personnage. Il provoque comme personne cet effet : la confusion de sa personne et du personnage ; l’art de détruire les antinomies acteur/comédien, personne/personnage, masque ou révélateur, etc. Nous avions affaire à cette personne qui nous parlait d’une vie noire. On écoutait avec plaisir. Le timbre de cette voix normale, la banalité de cette vie dans cette voix commune et charmante.

Chez EE, le « naturel ». Ce qui, je crois, l’avait distingué d’emblée, entrant pour la première fois dans un cours d’art dramatique : ce qu’on appelait le « naturel ». Ça ne veut rien dire, le naturel. Le naturel des années 1980, peut-être. Ce qui nous semblait alors le signe le plus sûr de l’aisance, de la redoutable facilité, de l’expression juste, nécessairement humoristique, sympathique, de soi. EE nous donnait cette impression. Nous avions regardé un film tout à fait médiocre, nous le savions, nous en rions, en sa compagnie, cela ajoutait à notre plaisir, dans lequel il promenait sa grâce normale, à peine gouailleuse (ce mot-là ne lui allait déjà plus : on voyait ce qui le séparait de et le reliait néanmoins à Belmondo), l’allant moderne qui nous éblouissait déjà.


Publié le 2005-06-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : texte d'artiste
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : comédien, acteur, théâtre,
Artiste(s) : Denis PODALYDES (comédien), Eric ELMOSNINO (comédien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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