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Un homme en harmonie




La parution de l’album de Steve Lacy en duo avec Joëlle Léandre, One more time, est l’occasion de revenir sur l’itinéraire du saxophoniste américain disparu l’an dernier, adepte du dépouillement et de la précision et grand défricheur de sons. Contre-plongée en quelques étapes soniques.


Les rares lignes parues dans la presse généraliste au lendemain de sa mort, survenue à Boston le 4 juin 2004, ont peu donné la mesure du parcours musical exceptionnel de Steve Lacy : un itinéraire d’une rare exigence, et qui aura duré cinquante ans. Depuis de nombreuses années, Steve Lacy se voyait décerner le titre de meilleur saxophoniste soprano du monde au référendum du magazine américain Down Beat. Après Sidney Bechet, qui donna ses lettres de noblesse à l’instrument, c’est lui qui renouvela le traitement du soprano – la « carotte » –, longtemps délaissé (un son nasillard si peu académique et conforme au bon goût, un registre grave qui manque parfois de vigueur, une justesse difficile à trouver), et incita Coltrane à en jouer. Il s’y consacra exclusivement et affirma son style singulier (sa sonorité était reconnaissable dès la première note, à la fois chaude et acérée, et au lyrisme ascétique marqué par le blues) tout en y explorant tous les possibles. Du dixieland aux différentes veines free en passant par le be-bop, Steven Norman Lackritz, alias Steve Lacy, fils d’immigrés juifs russes né à New York en 1934, aura connu toutes les aventures, traversé tous les remous du jazz. Parmi ses rencontres marquantes, citons le pianiste libertaire Cecil Taylor, avec lequel il joua six ans – « mon mentor et mon tourmentor » – et qui le fit passer du jazz traditionnel à l’avant-garde. Et aussi le fidèle arrangeur de Miles Davis, Gil Evans, avec qui il s’associa de temps à autre. Mais surtout Thelonious Monk, le plus singulier des pianistes de jazz, avec qui il joua quatre mois durant à la Jazz Gallery de New York, en 1960. « Ce que tu ne joues pas peut être plus important que ce que tu joues », lui dit Monk, dont l’univers musical demeura, pour ce musicien ennemi du bavardage et de l’anecdotique qu’était Lacy, une source constante d’inspiration et de renouvellement. Solo, duo, trio… jusqu’au big band : ses expériences furent multiformes et multiculturelles ; Lacy s’associant régulièrement à des peintres, des sculpteurs et des chorégraphes (Shiro Daïmon, Merce Cunningham), mêlant textes (de Samuel Beckett, William Burroughs et Brion Gysin, avec qui il joua et enregistra) et musique.
Difficile d’être indifférent à la musique de Steve Lacy, à la qualité du silence qu’elle contient. Sans cesse, cet improvisateur infatigable construisait et détruisait le matériau sonore avec un dépouillement parfois radical qui confinait au minimalisme. Sa musique en retira la précision et la densité d’un haïku, la beauté simple de l’évidence. L’évidence, la simplicité, le plaisir, l’émotion : il y a dans le duo de Steve Lacy et de la contrebassiste Joëlle Léandre la grâce qui naît des rencontres heureuses et le goût prononcé de jouer ensemble, de l’échange et de l’exploration. Captation d’un concert enregistré en Belgique en juillet 2002, One more time est la dernière trace laissée par Steve Lacy. Il s’agit d’un duo qui semble aller de soi, où deux musiciens fondent leur pratique sur une façon similaire de jouer leur liberté dans l’instant de l’improvisation. Ils se mettent en jeu, se risquent à la rencontre – la musique en partage. Tous deux ont en commun l’approche, la maîtrise, l’énergie, où le corps, sans économie, reste pleinement engagé dans cette plongée sonore. Chacun (se) cherche, les rôles sont multiples. Ce duo vif-argent obéit à un sens très fort de l’architecture et, en même temps, se donne la liberté de
s’échapper, à la fois très rigoureux dans
la précision du trait et spontané et créatif dans le geste musicien. Primauté du jeu, primeur de l’improvisation, confiance dans l’instant, l’instinct, le désir, et refus des préméditations. Cette musique sonne dans sa force, son invention, son aventure, autrement dit, sa beauté.
Franck Médioni

Discographie sélective :
Soprano sax (Prestige, 1957), The straight horn of Steve Lacy (Candid, 1960), School days (Hatology/ Harmonia Mundi, 1963), Live at Dreher (Hatology/H. M., 1981), Solo (In Situ, 1985), More Monk (Soul Note, 1989), Hot house (Novus, 1990), Live at Sweet Basil (Novus, 1991), Spirit of Mingus (Freelance, 1991), Bye-Ya (Freelance, 1996), Sands (Tzadik/Orkhêstra, 1998), The Beat Suite (Emarcy/Universal, 2001).
Steve Lacy/Joëlle Léandre : One more time (Leo Records/Orkhêstra).


Publié le 2005-06-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : musique, improvisation,
Mot(s) Important(s) : Jazz, musique improvisée,
Artiste(s) : Steeve LACY (musicien), Joëlle LEANDRE (musicien), Franck MEDIONI (journaliste),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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