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L'envers du monde




L’œuvre déjà considérable de Pierre Guyotat est aujourd’hui augmentée du premier volume de son « journal », mettant en présence évocations (voyages, politique, arts, ethnographie), croquis et notations, brouillons et fragments préparatoires à ses livres. L’intimité de son œuvre s’y trouve dévoilée.


Impossible, voici encore une dizaine d’années, d’imaginer une « biographie de Pierre Guyotat ». C’est que le structuralisme, la nouvelle critique et le nouveau roman tenaient (encore) le monde littéraire, pour le meilleur comme pour le pire. Et même à cette époque, Guyotat échappait totalement à toute école comme aux tendances dominantes, corps et tête entièrement jetés dans la lutte (lyrique) pour tenir à peu près droit dans le monde – l’épique renouvelé.
A ce moment-là, on aurait asséné que l’œuvre dit absolument tout de ce qu’il y a à penser de celui qui la pense et la produit. Un interdit de la biographie. Et déjà Guyotat transgressait les données de son époque (pas seulement morale, mais littéraire) : dans Tombeau pour cinq cent mille soldats (texte fondateur, malgré son titre), le récit à la troisième personne de ce qui advient – des guerres – pour notre monde, depuis soixante ans qu’il est soi-disant en paix ; ce récit fluvial et panoramique est troué par l’irruption d’un « je » qui reprend la parole pour extirper son « délire » enfoui.
Au plus loin de nos actuelles catégories littéraires (fiction, auto-fiction, autographie), Pierre Guyotat crée un monde de langues – au sens démiurgique – entièrement fait de « lui », sa vie, son souffle, ses humeurs, ses plis, terreurs, humiliations, fantasmes. De Tombeau à Eden, Eden, Eden, jusqu’à Progénitures, en passant par Le Livre, Vivre ou Bivouac, c’est ce monde de langue qui produit, sporadiquement, des blocs en forme de livres. Au plus loin de tout mode strictement mimétique, qu’il soit psychologique, subjectif, descriptif, cette langue rend le monde, et paradoxalement au plus près de ce qu’il est. Paradoxalement, car c’est l’effroi et le vertige qui d’abord saisissent le lecteur. Et puis l’ouïe, l’œil, l’imaginaire finissent par s’accommoder, et prennent du plaisir face à l’impensé, car les mots de Guyotat caressent, érotisent tout ce qu’ils abordent.
L’œuvre de Pierre Guyotat est une langue (très) neuve, pour dire un monde (très) ancien. On peut y plonger, et comprendre seul. On peut aussi y aller par palier (beaucoup ont encore besoin de franchir ces paliers). A ce titre, la biographie que lui Catherine Brun s’avère des plus profitable, car il s’agit d’un bel outil de « traduction ». Mais plus utile encore se révèle le premier volume des Carnets de bord de l’écrivain (couvrant la période 1962-1969). Car on saisit là, sans détour, comment Pierre Guyotat se traduit lui-même, et prépare sa propre plongée dans son monde en littérature ; à savoir celui qu’il est en train de faire advenir, par ses carnets mêmes.
La fabrique où l’écrivain capte des bouts d’histoires, saisit, (mal)traite dans la langue des fragments de corps, les faisant passer dans la broyeuse de son corps, pour rendre (au double sens) l’enfer à la littérature. Après la lecture de ces deux outils, biographie et carnets, on ressort avec cette certitude : le monde de Pierre Guyotat, limite, singulier et en proie aux bords les plus extrêmes de l’humain, constitue un incroyable vecteur pour comprendre notre monde commun, dont l’écrivain traque, derrière sa lourde banalité, les forces de désir. En lisant ses livres, et plus encore ses carnets, on le regarde autrement, le monde, et on le voit, fait, pétri de ces trois mots agissants : esclavagiste, cruel, prostitutionnel. Tout homme y est vu comme un chasseur gibier, qui veut asservir, détruire, et en jouir. Des livres entièrement réels. C’est de cette vérité, très simple, que l’on prend conscience en naviguant dans ces Carnets de bord. On y sent, de tous ses sens, ce qui pouvait se jouer entre les soubresauts de 68. Et l’on se surprend à regarder l’essai biographique de Catherine Brun comme une magnifique fiction de la réalité, en devenant presque récit, sur un mode sobre, et néanmoins fortement empathique.
Le monde à l’envers, celui de Pierre Guyotat, n’est décidément pas dans l’époque.
Bruno Tackels

Pierre Guyotat, Carnets de bord. Volume 1 (1962-1969), Editions Léo Scheer, collection « Lignes-Manifeste », 633 pages, 27,50 f. Catherine Brun, Pierre Guyotat. Essai biographique, Editions Léo Scheer, 506 pages, 30 f.


Publié le 2005-06-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
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Artiste(s) : Pierre GUYOTAT (écrivain), Bruno TACKELS (journaliste),
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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