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Le corps mis a nu




Comment la représentation du corps a-t-elle évolué à travers les âges ? Des usages sociaux aux formes de contrôle qui l’ont modelée, récit en quelques étapes sur l’une des données majeures de l’évolution des mentalités.


Biographie : Professeur émérite d’histoire du XIXe siècle à l’université Paris-I et membre de l’Institut universitaire de France, Alain Corbin a écrit de nombreux ouvrages sur l’histoire de la sensibilité (l’odorat, le paysage sonore, la sexualité, le désir, etc.) et a co-dirigé une monumentale Histoire du corps (Le Seuil, 2005), fruit de l’orientation de ses recherches sur des sujets peu explorés dans sa matière : de la misère sexuelle à la prostitution et des paysages sonores à l’imaginaire social. Parmi ses livres remarqués, citons : Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage (1750-1840), Le Village des cannibales (Aubier, 1991), Le Temps, le désir et l’horreur (Aubier, 1993), L’Avènement des loisirs (Flammarion, 2001) et Historien du sensible (La Découverte, 2000), un recueil d’entretiens retraçant son parcours.

Qu’est-ce que le corps ? Une prodigieuse mécanique qui produit la vie par le mystère de grouillements organiques, le théâtre intime où la pensée s’élabore dans le brouhaha des sensations, le sanctuaire éphémère de l’âme où la raison bataille contre les morsures du désir, le lieu de passage entre le moi et le monde… Sans doute tout cela, et plus encore. Soigné, scruté, excité, représenté, corrigé ou troublé, ce compagnon quotidien, dont chaque jour renouvelle l’expérience sensible, ne cesse pourtant de soulever des questions. Loin de se réduire à son évidence immuable, le corps s’inscrit au contraire à la croisée de l’individuel et du social, de la référence subjective et de la norme collective, du concret et de l’imaginaire.
« C’est bien parce qu’il est “point frontière” qu’il est au cœur de la dynamique culturelle », soulignent Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, les trois maîtres d’œuvre d’une monumentale Histoire du corps, qui, pour la première fois, soumet à l’analyse historique tous les domaines de l’activité humaine où le corps est en jeu, pour embrasser les évolutions de nos conceptions depuis la Renaissance. Faut-il s’étonner que leurs réflexions rejoignent les recherches que mènent aujourd’hui les créateurs qui ont fait de cet organe de l’actuel et du réel, produit de la lente maturation des siècles, un territoire privilégié d’expérimentation et d’inscription de l’être-au-monde ? En en disséquant les masques, les codes et les langages sédimentés, comme on pourra le découvrir dans les programmations estivales, ils dépècent nos représentations pour exciser les beautés furieuses de la chair et les fracas de notre modernité.
G. D.


Entretien /
Quels étaient les enjeux de cette Histoire du corps, telle que vous l’avez conçue ?

« L’histoire du corps a déjà été abordée, notamment pour les périodes du Moyen Age et de la Renaissance. La représentation picturale, l’histoire du geste et de l’exercice physique, c’est-à-dire le jeu, telle la paume aux XVIe et XVIIe, et le sport, ont été analysées. En revanche, ce que les philosophes appellent le “corps pour soi”, à savoir, d’une part ce que l’on éprouve dans son corps, et, d’autre part, comment on réagit au regard de l’autre, comment les émotions corporelles s’inscrivent dans la rencontre charnelle et dans la sociabilité, n’avait été que très peu traité dans une perspective historique entre le XVIIIe et le XXe siècles. Par exemple, y a-t-il des changements dans la manière de ressentir le plaisir et la douleur ? Notre champ d’étude a porté non seulement sur les manières d’éprouver – le corps sensible –, mais aussi sur les normes et les pratiques qui s’y rattachent, sur les représentations sociales. Nombre de valeurs s’incarnent dans les usages les plus concrets du corps. Dans toute société, la conscience du corps reste inséparable de l’imaginaire et de la vision du monde. Nous voulions montrer les évolutions des conceptions de cette “enveloppe”, soumises aux champs de forces de la religion, de la médecine, de la science, de la philosophie, du sport, de l’art, de la politique ou encore des mœurs, en soulignant le rôle que jouent les références représentatives, les croyances, les effets de conscience, logiques subjectives, variables selon les milieux socioculturels et les époques.

Comment expliquer que ces données historiques n’aient vu le jour qu’au XXIe siècle ?
« Précisons toutefois que, dès les années 1970, des travaux ont été publiés. Ils envisageaient certains aspects du “corps pour soi”, notamment la “sexualité” à travers la prostitution(1). Aujourd’hui, les médiévistes, en particulier Jacques Le Goff(2), ont largement investi ce champ historique. Néanmoins, dans la tradition universitaire française, l’étude de ces sujets ne faisait pas partie de l’honorabilité des professeurs d’université. Fernand Braudel a ainsi écrit une Histoire de la civilisation matérielle, mais sans y aborder la question du sexe. Pour la période contemporaine, les historiens ont privilégié une recherche centrée sur les mouvements sociaux et politiques, dédaignant la validité scientifique d’une histoire fondée sur l’étude de la singularité. Le biographique se voyait souvent déprécié (et l’est toujours), bien que les plus grands historiens s’y soient livrés (Lucien Febvre, Georges Duby, Jacques Le Goff). Même l’Ecole des Annales(3) a appréhendé le corps plutôt à travers des données collectives : taux de natalité, de nuptialité, de mortalité, etc. Or, l’approche des pratiques du corps, telle que nous l’avons envisagée, ne peut s’effectuer que par le biais des archives de la singularité. Il aura fallu du temps pour dépasser certains tabous. Cet intérêt tardif s’explique aussi parce que nombre d’historiens considèrent le corps comme un objet transhistorique. Je me suis heurté à cette réaction il y a trente ans en ce qui concerne la prostitution : “C’est le plus vieux métier du monde. Point.” L’historicité de la douleur ou du plaisir reste encore l’objet de débats. Pour ma part, je crois que nous ne souffrons pas aujourd’hui comme auparavant. Nous sommes devenus plus sensibles. La douleur provoque une commotion du système sensitif mais est aussi une construction sociale et culturelle sur laquelle influent son contexte et son statut dans la société. Or, la diffusion progressive de l’analgésie, de l’anesthésie et de l’antalgie au cours du XIXe siècle a abaissé le seuil de tolérance de la souffrance physique.

En quoi les artistes ont-ils contribué à façonner la norme du beau ?
« La peinture classique a fait du corps son assise même, ce qui constitue d’ailleurs une rupture essentielle avec le Moyen Age. Ce mouvement s’inscrit à la confluence des deux traditions, antique et chrétienne, et s’accompagne de l’exaltation de la splendeur physique. Les artistes ont fait du corps un objet esthétiquement construit et ils ont élaboré une véritable théorie de la beauté, fondée notamment sur les proportions du corps. La recherche du beau tend à effacer les stigmates de la souffrance sur les représentations du Christ et des saints martyrs. Sa valorisation produit aussi l’érotisation du regard des spectateurs par la diffusion des images artistiques. Et à la fin du XIXe siècle, l’image devient industrielle ; elle s’affiche partout et imprègne très fortement les imaginaires sociaux et le désir de conformation, sans doute bien plus que la littérature. La généralisation des affiches introduit une confrontation nouvelle pour l’époque : des images de femmes de papier nous regardent. Aujourd’hui, ces effets de “miroir” (regardant/regardé) sont omniprésents sur des supports démultipliés !


Gwénola DAVID,
Publié le 2005-06-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : histoire, Corps,
Mot(s) Important(s) : corps,
Artiste(s) : Alain CORBIN (historien), Gwénola DAVID (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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