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Eclats du documentaire
A la faveur des nouveaux développements technologiques, grâce également aux expérimentations libératrices des cinéastes et des plasticiens, le film documentaire a enregistré récemment des évolutions radicales.
Les frères Dardenne, à propos de leur travail, citent cette phrase de Wittgenstein : « Ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire. »(1)
Ayant réalisé des documentaires dans des cités ouvrières, les frères Dardenne ont appris à mettre cette phrase à l’épreuve de façon exemplaire. Par les sujets choisis – la jeune fille de Rosetta prête à tout pour obtenir du travail, le menuisier professeur du Fils qui reconnaît dans un apprenti particulièrement difficile le fils ignoré, jusqu’à L’Enfant, tout dernier, où un père désespéré vend son enfant –, les films des Dardenne montrent une réalité souvent tue ou ignorée, indicible même, déterrent le sous-texte de la vie, débusquent des situations limites, tant sur le plan psychologique que social. Aux sujets difficiles et troublants, ils juxtaposent des images « parlantes » qui disent plus que ne le feraient, souvent, les mots.
Montrer le corps, montrer les gestes fait apparaître une part du réel trop souvent ignorée. Le geste porte en lui la mémoire du corps, l’empreinte de la vie vécue. Il confère du sens à la réalité environnante. Corps et paysage se répondent – entendons par paysage le monde environnant avec lequel nous coexistons. Il y a dans cette co-présence une définition de l’existence qui se renouvelle suivant chaque mouvement, chaque pas, chaque souffle. L’image capte cette itinérance du sens en constante redéfinition, se repositionnant selon cette connectivité au réel, dans cette inscription même du corps dans l’espace. L’image-cinéma capture depuis ses débuts cette fascinante interrelation du corps et de l’espace. Elle donne au corps la possibilité de se connecter avec des espaces autres. Le montage, assemblage d’images inter-reliées par un processus qui contracte le temps, opère des césures inhabituelles, rapproche des fragments du réel autrement distincts et éloignés les uns des autres, assemble des situations inédites, morceaux de corps, morceaux de monde – tout cela ouvre l’imaginaire au possible et à l’inédit.
La faveur (ferveur, même ?) que reçoit le documentaire dans l’actualité est remarquable, que ce soit dans la prolifération des festivals de films documentaires(2), dans l’augmentation de cette pratique dans le monde du film, ou même de la prédominance de cette approche dans l’univers des arts plastiques, où elle se manifeste tant en photographie, en film et en vidéo que dans les pratiques numériques. Les arts plastiques ont apporté un souffle nouveau au documentaire en lui permettant de dépasser librement ses codes : filmer dans une situation réelle des gens réels, leurs modes de vie ou leur histoire. Cette définition sommaire du documentaire a été de nombreuses fois transgressée par les pratiques en arts plastiques, qui brouillent les genres et élargissent les frontières de l’art de façon accélérée depuis les années 1960. A cette époque, les pratiques artistiques se sont ouvertes à une investigation du réel, que ce soit celui du corps, comme chez Vito Acconci, Gina Pane, Marina Abramovic, de l’environnement, comme chez Robert Smithson, Richard Serra, ou du corps et de son environnement avec Lygia Clark, Ana Mendieta ou Valie Export. Et le cinéma a connu dans un champ dit « expérimental » une exploration de son langage propre basé sur la matérialité même du médium. Entrent en ligne des films notoires comme ceux de Michael Snow ou de Stan Braghage. L’investigation de l’histoire et de la mémoire a été abordée dès lors à travers un investissement personnel qui a permis à Jonas Mekas, Chris Marker et Kenneth Anger, entre autres, de réaliser leurs films.
1. Jean-Pierre et Luc Dardenne, Au dos des images, 1991-2005, Ed. du Seuil.
2. Le 16e Festival international du documentaire de Marseille aura lieu du 1er au 6 juillet
(www.fidmarseille.org) et les Etats généraux du Film Documentaire à Lussas, du 14 au 20 août. (www.lussasdoc.com).
Chantal PONTBRIAND,
Publié le 2005-06-10
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : analyse
Thème(s) : cinéma expérimental, cinéma,
Mot(s) Important(s) : documentaire, cinéma, cinéma expérimental,
Artiste(s) : Chantal PONTBRIAND (rédacteur), Les frères Dardenne (cinéaste), ANGELA DETANICO / RAFAEL LAIN (plasticien), Suzanne BITTON (cinéaste), Rabih Mroué (cinéaste),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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