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Espèces d'espaces
Compositeur touche-à-tout, Alvin Curran envisage la musique avec une totale liberté de mouvement, suivant une conception spatiale de la forme qui le rapproche d’un Morton Feldman.
Biographie : Né en 1938 à Providence (Rhode Island), l’Américain Alvin Curran a étudié avec Elliott Carter dès 1963, avant de côtoyer John Cage, Morton Feldman, et de fonder avec Steve Lacy, Richard Teitelbaum et Frederic Rzewski le Musica Elettronica Viva, où ils donnent cours, entre 1966 et 1971, aux plus libres improvisations qui soient. Dans les années 1970, il compose une série de pièces solo (Light flowers/Dark flowers, Canti Illuminati), dont sa première œuvre maîtresse : Songs and views of the magnetic garden (1973). Elle sera suivie de pièces variées (instrumentales, électroacoustiques, radiophoniques et pour piano, mais aussi d’installations), parmi lesquelles Maritime ritesCrystal Psalms (1988) et une série de onze morceaux portant le même titre depuis le début de sa création, en 1993 : Inner cities (réédité en 2005). Depuis 1964, Alvin Curran vit et travaille à Rome.
Selon Peter Sloterdjik, « le concept fondamental véritable et réel de la modernité n’est pas la révolution mais l’explicitation »(1). Par « explicitation », le philosophe entend désigner le phénomène de mise au jour – de déplisse-ment – de ce qui était auparavant implicite. La nécessité du séjour humain dans un environnement biologiquement favorable, dans un air respirable, figure au premier plan de ces savoirs qui, une fois que leur évidence devient problématique, déterminent les mutations les plus importantes de notre mode de vie : nous en faisons l’expérience aujourd’hui en assistant au déploiement de tout un design climatique, de l’art de l’habitat moderne jusqu’à la création de biotopes artificiels (comme, par exemple, la navette spatiale).
On doit au théoricien canadien R. Murray Schafer bien peu de choses, si ce n’est d’avoir introduit explicitement cette question de l’environnement dans le cadre du son et de la musique. En forgeant le mot-valise de soundscape (traduit par « paysage sonore »(2)), Schafer a malheureusement négligé la distinction (opérée quelques décennies plus tôt par son quasi-homonyme Pierre Schaeffer) entre l’objet sonore et le corps sonore qui en est la cause ; il a ainsi rabattu les problèmes liés à la nécessité d’une écologie du sonore vers des considérations champêtres.
Parallèlement – et dès avant le développement de l’écologie sonore –, les pratiques musicales ont peu à peu pris en compte explicitement un phénomène jusqu’alors latent : que la musique se déploie dans un espace, dont elle peut déterminer un climat, une tonalité, une aura spécifiques. Dans une telle perspective, l’objet musical ne se destine plus à une saisie intégrale par un sujet conscient (de préférence cet « auditeur expert » auquel fait allusion Adorno dans sa typologie des auditeurs de musique(3)), mais invite à une réception nécessairement fragmentaire, parcourant un large spectre des écoutes possibles, de la plus fine à la plus distraite. En publiant Music for airports en 1978 (forgeant en même temps l’expression d’ambient music, promise à un grand avenir), Brian Eno avait montré que cette fonctionnalisation de la musique – son assujettissement à l’espace – ne rimait pas forcément avec le lavage de cerveau entrepris quelques décennies auparavant par la société Muzak, et qu’il était possible de composer une musique qui puisse être à la fois « intéressante et facile à ignorer »(4).
Le compositeur américain Alvin Curran semble, d’une façon singulière, tout autant concerné par ce souci de détourner la musique écrite du protocole d’écoute de la salle de concert, qui domine la musique occidentale depuis le XVIIIe siècle.
1. Peter Sloterdijk, Ecumes – Sphères III, Paris, Maren Sell, 2005.
2. Raymond Murray Schäfer, Le Paysage sonore, Paris, Lattès, 1991.
3. Theodor Wiesengrund Adorno, Introduction à la sociologie de la musique : douze
conférences théoriques, Contrechamps, 1994. Trad. de l’allemand par Vincent Barras
et Carlo Russi–Mésigny.
4. Cf. notes de Brian Eno pour son disque Ambient 1. Music for airports, EG Records, 1978.
Pierre Yves MACE,
Publié le 2005-06-10
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : portrait
Thème(s) : espace, musique contemporaine,
Mot(s) Important(s) : musique contemporaine, paysages sonores, espace, improvisation,
Artiste(s) : Alvin CURRAN (compositeur), Pierre Yves MACE (rédacteur), Morton FELDMAN (compositeur), John CAGE (compositeur), Brian ENO (musicien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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