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Escamotage radical
"Opera’s Shadows", de Claudia Triozzi
Claudia Triozzi poursuit un travail du son et de la voix en forme de « tableau vivant » où la présence du corps dansant s’abstrait. Aux Laboratoires d’Aubervilliers, du 26 au 28 octobre.
C’est, en premier lieu, le silence qui vous accueille. Mais ce n’est pas le silence des possibles qui s’ouvrent quand une scène est vide ou celui de corps en attente, contenant en puissance un spectacle à venir. Ce n’est pas une page blanche. C’est un silence plein, qui remplit l’espace, c’est celui de cet écran géant qui occupe presque toute la scène, paradoxalement, prêt à recevoir et écrasant. L’écran est la limite où viendra s’inscrire le spectacle, comme une rétine face à la rétine du spectateur. Il donne à voir et arrête la vue. Tout se passera au-delà, derrière, hors de notre portée. On tend l’oreille, les sens à l’affût. L’écart est grand avec la présentation publique, quelques mois auparavant, d’une étape de travail. Il s’agissait alors d’un « simple » concert à ceci prêt que la question de la frontalité était déjà problématique. Les deux musiciens / performers (n’éludons pas la difficulté à nommer) étaient au centre d’un espace circulaire, donc à l’intersection de tous les regards dont les pupilles se faisaient face. Michel Guillet le regard fixé sur les touches de ses samplers; Claudia Triozzi arc-boutée au dessus d’objets divers qu’elle s’aventurait à manipuler. Par une certaine logique mathématique, c’était alors les objets qui concentraient toute l’attention, points de départ du corps. On songeait alors à la suite de la lutte psychotique entre Adina et les objets quotidiens (cf. Park, précédent spectacle de Claudia Triozzi). Fausse piste. Avant même le début d’Opera’s Shadows, on comprend déjà que le sujet sera tout autre, qu’il ne sera pas la peine de chercher des filiations. Le spectateur se retrouve face à sa propre expectative. Il attend l’événement. Il cherche à voir les formes qui apparaissent sur l’écran occupant toute la scène, tout d’abord incertaines, sans limites précises. La diva a déjà commencé à chanter portée par la masse sonore, qui envahi l’espace de la salle. Le temps se plie et se déplie mais les spectateurs semblent toujours attendre l’apparition. L’un d’eux fait tomber ses clefs, se lève : toute la salle tourne son regard vers lui, comme soulagée. Car le spectateur semble gêné, comme on est gêné, dans une conversation, lors d’une rencontre nouvelle, par un silence. Car même si le son emplit toute la salle, excédant par cela la simple scène, même si les images font vibrer sans fin la lumière, le spectateur a l’impression d’être plongé dans une chape de silence.
Opera’s Shadows est, à ce titre, un spectacle construit sur une série de paradoxes. Le plus flagrant est celui de l’interprétation live. En effet, à de rares exceptions prêt (contraintes techniques ou financières), tout est réalisé en direct, sons et images (avec la complicité de Haco, grande dame de l'underground musical japonais). Or, les sources sont masquées, retirées, effacées. Quelle différence cela ferait-il si tout était préenregistré? Le spectateur s’en apercevrait-il? C’est là que réside la différence fondamentale avec la première présentation : le processus est indifférent, même s’il suscite nombre d’interrogations, alors qu’il était avant quasiment le point focal. C’est même l’exact contre-pied d’un travail sur le processus. C’est sans nul doute un pied de nez à l’étiquette « absurde » (voire à l’absurdité de l’étiquette) qui suit depuis quelques temps déjà le travail de Claudia Triozzi. L’absurde comme différence sans fin d’un résultat efficace. Toutefois, si les rouages sont ici dissimulés, cet escamotage ne crée pas pour autant d’illusion. Il s’agit d’une épure radicale. C’est un travail sur l’abstraction, non sur l’absence : il ne s’agit pas tant de montrer un corps absent que de ne pas montrer de corps du tout. Faire table rase pour trouver d’autres voies. Mais finalement d’absurde à abstrait , il n’y a qu’un pas. Il en retourne toujours d’une mise en crise du sens.
Florent Delval
Opera’s Shadows, de Claudia Triozzi, aux Laboratoires d’Aubervilliers, du 26 au 28 octobre. Tél. 01 53 56 15 90 www.leslaboratoires.org
Et aussi : Dolled Up (une conférence), au CND, à Pantin, les 28 et 29 novembre.
Publié le 2005-10-20
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : brève
Thème(s) : danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine,
Artiste(s) : Claudia TRIOZZI (chorégraphe),
Passage(s) : Les Laboratoires d'Aubervilliers Aubervilliers 93300 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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