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Un abîme de théâtre




Disciple de l’école brechtienne du Berliner Ensemble, où il fit ses armes dès 1962, Matthias Langhoff ne cesse, depuis, de revenir à Heiner Müller. Sa mise en scène de Quartett sera au prochain Festival d’Automne.


Biographie : Matthias Langhoff est né à Zurich en 1941, de parents allemands en exil. En 1945, revenu à Berlin, son père dirigera le Deutsches Theater. Après avoir étudié la chimie et travaillé comme maçon, il entre au Berliner Ensemble en 1961 et s’illustre dès 1962 avec une « soirée Brecht » conçue avec Manfred Karge, qui restera son complice jusque dans les années 1980. Ensemble, ils monteront Brecht : L’Achat du cuivre (1963), puis Le Petit Mahagonny, Le Commerce de pain, Fatzerfragment, un montage conçu par Heiner Müller en 1978, et, en 1983, La Mère. Son compagnonnage avec Müller sera lui aussi placé sous le signe d’une longue fidélité, du Drap et Prométhée à la Volksbühne, en 1974, à La Bataille et Traktor, en 1975, jusqu’à Quartett (2005). Un temps associé au TNB de Rennes sous l’impulsion d’Emmanuel de Véricourt, Matthias Langhoff y a signé les mises en scène de : Désir sous les ormes (Strindberg), Richard III (Shakespeare), L’Inspecteur général (Gogol) et Les Troyennes (Eschyle). Au Théâtre des Amandiers, il a récemment mis en scène Borgès, de Rodrigo Garcia, avec Marcial Di Fonzo Bo.

A l’exact rebours des metteurs en scène passeurs de textes (avec Claude Régy en vigie intraitable), Matthias Langhoff est un metteur en scène démiurge, sorte de dieu forgeron sécularisé qui construit l’univers qu’il « pré-voit » dans le texte. Un univers projeté par lui, et non par le texte, un univers dont le texte initial n’est qu’une promesse que le plateau vient tenir. Ce que Denis Podalydès nomme « un milieu », parlant de son expérience avec lui(1). Quel est donc cet univers Langhoff ? Un espace-temps entièrement tenu devant l’abîme ouvert, en Europe, par le XXe siècle, en de multiples secousses : les deux guerres mondiales, les génocides culminant dans la Shoah, la bombe atomique, le stalinisme, les nationalismes et ses avatars. De toutes les formes de ce trauma, logé en plein cœur de la civilisation, le théâtre de Langhoff continue de rendre (des) compte(s) – entêté et sans concession. C’est qu’il prend au sérieux ce qu’est devenue notre Europe, par deux fois embrasée, sur fond de ruines de la démocratie parlementaire et laissant le champ libre à tous les charniers de l’histoire. Aucun homme, dans son théâtre, n’est exempt de la part guerrière qu’il recèle, et qu’il cache comme il peut. Comme Paul Celan, écrivant le poème, comme Giorgio Agamben, pensant dans la philosophie « ce qui reste d’Auschwitz »(2), Matthias Langhoff fait voir sur la scène un monde qui a été capable d’exclure l’humanité d’elle-même. Et cette capacité n’est pas seulement le fait des bourreaux repérables. Elle est en route en chaque homme, pour qui sait la voir.
Outre cette force traversante, qui emporte avec elle toute la houle du siècle, son monde est profondément structuré par l’amour des arts du plateau. Elevé à l’école du Berliner Ensemble, il connaît parfaitement l’ensemble des métiers et des savoir-faire nécessaires à la réalisation du théâtre. Et surtout, il part de l’idée que toutes les matières sollicitées portent la pensée du spectacle à venir. Certes, l’acteur porte le texte, mais il n’est rien sans le travail de tous ceux qui rendent possible l’existence de ce centre : régisseurs, techniciens, décorateurs, constructeurs, accessoiristes, sculpteurs, responsables des patines, des teintures, couturiers, coiffeurs, musiciens, répétiteurs, armuriers, maîtres d’escrime, et tant d’autres métiers que l’art de l’imitation continue d’absorber pour arriver à ses fins mimétiques.
Dans l’esprit de Matthias Langhoff, il s’agit de prendre à rebrousse-poil l’argument platonicien : l’art des tragédiens n’est pas une forme dérivée et dégradée de la réalité première. Ceux-ci ne font pas semblant de savoir et de connaître les différentes formes de la réalité. Ils sont censés la maîtriser, y compris pour la détourner par la suite, tant il est vrai que son théâtre n’est pas pleinement naturaliste, même s’il touche parfois, par éclats, à l’hyperréalisme, pour mieux faire voir sur la scène son explosion en cours. Et si son travail scénique échappe à tout naturalisme, c’est essentiellement parce qu’il fait pleinement confiance à la machine-théâtre, celle du plateau et celle des textes qu’il accueille. Ces deux composantes « machinent » une œuvre impropre, hétérogène, pour briser cette fameuse illusion de la représentation. La machine au théâtre – celle que font les hommes, celle qui les broie. La machine de La Colonie pénitentiaire, qui écrit sur le corps du condamné la sentence qui le condamne, reste l’un des noyaux les plus féconds du travail de Matthias Langhoff.
Tout l’enjeu est de représenter la violence moderne, et d’y lire la forme la plus aboutie des Enfers, un monde déchiqueté par les guerres et soumis au jeu sans fin des tyrans. Certes, c’est bien Shakespeare qui lui permet de faire apparaître ce paysage de cendres (Othello, Titus Andronicus, Le Roi Lear en 1986, Macbeth en 1990, et plus récemment Richard III, en 1995), mais derrière l’univers shakespearien, c’est sa relecture par Heiner Müller qui constitue le fonds inépuisable de son travail. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il fasse repasser au premier plan la langue de celui qui imprime sa marque sur son travail, telle une gigantesque toile de fond – même si elle revient avec Quartett sous la forme délicate d’une scène de genre, puisqu’il s’agit d’une réécriture des Liaisons dangereuses, masque élégant d’une scène de mise à mort par la scène d’amour elle-même.
Comment définir cette marque de la pensée de Müller à l’intérieur du théâtre de Matthias Langhoff ? On la trouve surtout dans la manière de désorienter les rapports historiques, en enchâssant des strates temporelles qui ne peuvent logiquement cohabiter, sinon dans l’espace arbitraire d’une scène. On en trouve un exemple lumineux dans la didascalie liminaire de Quartett : « Un salon d’avant la Révolution française. Un bunker d’après la Troisième Guerre mondiale. » Comme si deux blocs de temps étaient venus se télescoper par une sorte d’anomalie historique (Matthias Langhoff a souvent recours à ces sautes temporelles pour construire le monde de ses pièces). Il assume de faire jouer ensemble des références contradictoires, qui vont du théâtre forain au constructivisme en passant par l’expressionnisme, le théâtre élisabéthain, le romantisme, le réalisme soviétique ou le dadaïsme. Aucune forme n’est a priori exclue du champ des références, pourvu qu’elles alimentent, à la manière d’un extrait lu ou d’une citation, la machine à jouer.
Parallèlement à cet affolement du temps historique, il se joue tout autant de la géographie. Même s’il a fait son apprentissage théâtral à Berlin-Est, il ne cessera de voyager et de travailler sur tout le territoire européen. Si l’on prend l’exemple de ses expériences shakespeariennes, on voit défiler toutes ses composantes : Othello en RDA, Lear en Hollande, puis en France, Titus en Allemagne, Macbeth à Paris, puis à Lausanne. Recueillant le savoir-faire et les expériences de la scène chez Appia, Brecht, Meyerhold, ou plus récemment Strehler, Brook ou Mnouchkine, son art témoigne d’une véritable histoire européenne de la scène. Et pourtant (mais n’est-ce pas en cela qu’elle témoigne vraiment de notre Europe ?), son œuvre est obsessionnellement rivée sur la double question de l’Allemagne. L’Allemagne de tous les traumas – celle de l’horreur poussée en dehors de toute humanité, mais aussi celle d’une promesse non tenue d’un monde autrement commun. C’est à ce double désastre qu’il ne cesse de revenir. D’où le spectre de Müller : c’est déjà avec l’un de ses textes, La Bataille, scènes d’Allemagne que Matthias Langhoff était venu, en 1976, pour la Fête de l’Humanité. Mais l’Allemagne de l’esprit et des lettres ne cesse aussi de rôder dans son univers. Une grande majorité des écrivains explorés sont allemands : Schiller, Büchner, Kleist, Brecht, Müller ou Bratsch. Comme si la langue allemande était le seul antidote pour parer le désastre en cours, tout comme Walter Benjamin le fit en rassemblant un ensemble de lettres d’intellectuels allemands, à la veille du chaos, afin de sauvegarder et de faire entrer en résistance une autre Allemagne possible.
Il y a toujours un autre monde possible chez Matthias Langhoff. Celui-ci se trouve au bord du charnier. Un ordonnancement souterrain qui ne manque pas de reprendre pied sur les cendres du cratère. Dans tous ses espaces, il rejoue des camps provisoires où l’humanité ramasse ses forces, et donne un dernier récit qui sauverait ce qui peut encore être sauvé. Ses décors (mais c’est vrai de tout son théâtre) donnent l’impression de maquettes trop longtemps déposées dans un atelier oublié, et qui, par un sortilège inconnu, se seraient mises à grandir, pendant la nuit du théâtre, jusqu’à l’échelle un, celle du monde. Ses espaces sont comme un rêve à voix haute qui devient soudainement, et fidèlement, la réalité qu’il fabule. Les fables de son théâtre donnent l’impression de parler « aux confins ou dans les décombres du mythe », comme le disait Bernard Dort. Elles ramènent du passé véritable, sans le consigner dans un musée. Elles ouvrent un cortège de figures chargées d’aura nous racontant un autre temps. Mais ce temps-là n’a pas le temps de faire illusion, il n’est convoqué que pour dire quelque chose depuis « aujourd’hui » pour « demain ». D’où, sur son plateau, l’importance des acteurs. Matthias Langhoff les nourrit abondamment par la richesse allégorique de ses histoires, sentences et anecdotes, formulées en répétitions. L’acteur doit en effet écrire lui-même, depuis sa propre histoire, la partition de son jeu. Quand il réfléchit sur Richard III, il écrit que le centre de la pièce est tout à la fois la faim, l’abrutissement, les méfaits, le ricanement qui les couvre, l’absence de honte de ceux qui naissent en faisant la guerre, et ceux qui en meurent. Il dit que ce centre « est le berceau des nouveaux barbares avec des visages d’autrefois » et que le passé rampe interminablement dans les temps nouveaux. La formule pourrait être renversée : avec des visages toujours nouveaux, les hommes reconduisent les barbares d’autrefois. C’est d’ailleurs la force de « son » Richard, qui fascine et dégoûte à la fois parce qu’il ne cesse de ressembler à nos semblables. Ou de nous imiter.
Matthias Langhoff est un chercheur d’histoires, anciennes ou récentes. Il puise en elles l’énergie d’une mission : donner à entendre des fictions pour ne plus se raconter d’histoires. Cette mission que Brecht avait esquissée, et qui ne doit pas s’arrêter avec lui. Et Matthias Langhoff n’a jamais cessé d’être fidèle à cette injonction, y compris dans les ruptures et les inflexions qu’il lui a données. On rêve de le voir reprendre L’Achat du cuivre de Brecht, qu’il avait mis en scène avec Manfred Karge. C’était au Berliner Ensemble, en 1963. L’époque n’avait pas peur de la « théorie ». Elle savait surtout la faire vivre. Le théâtre pouvait prendre en charge ces grandes mises en question de l’illusion et de la fiction. Aujourd’hui, une telle entreprise paraîtrait factice, « didactique ». Le plaisir s’est décidément fâché avec la pensée. C’est peut-être pour cette raison, justement, qu’il faut redire, refaire ces expériences. Matthias Langhoff dit souvent qu’il aime bien reprendre deux ou trois fois la même pièce, qui chaque fois se donne un peu à voir. Fidélité, encore, pour que les choses changent. On aimerait que les directeurs de théâtre l’écoutent un peu plus…(3)

Bruno Tackels (article publié dans Mouvement 36-37)

1. A la Comédie Française, où Matthias Langhoff a monté un spectacle où il convoquait deux textes de Büchner (Lenz et Léonce et Léna).
2. Cette expression est aussi le titre d’un livre publié par les Editions Rivages.
3. Matthias Langhoff a longuement réfléchi à l’architecture et à la politique des Maisons-Théâtres, comme en témoigne son
Rapport sur la Comédie de Genève, Editions Zoé, 1987.

> Quartett, du 26 au 29 octobre au Théâtre de l’Athénée, dans le cadre du Festival d’Automne. Entrée libre, mais réservation obligatoire à partir du 17 octobre au 01 53 45 17 17.


Bruno TACKELS,
Publié le 2005-09-23

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait
Thème(s) : Allemagne, théâtre,
Mot(s) Important(s) : théâtre, RFA/RDA, Allemagne, Shakespeare William,
Artiste(s) : Matthias LANGHOFF (metteur en scène), Heiner MÜLLER (dramaturge), Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre de l'Athénée Louis-Jouvet Paris 75009 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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