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Paradoxes et comédiens




Son nouveau spectacle, Le Cas de Sophie K., présenté au Festival d’Avignon, vient de nouveau démontrer la singularité de Jean-François Peyret dans le théâtre d’aujourd’hui. Figure attachante et insaisissable, Peyret ouvre grand les fenêtres de nos musées dramaturgiques.


Biographie : Metteur en scène, traducteur, maître de conférence à l’université de Paris III, Jean-François Peyret a débuté aux côtés de Jean Jourdheuil, en créant de 1982 à 1994 une quinzaine de spectacles, souvent à partir de textes non dramatiques. Depuis, seul ou en collaboration, à la tête de sa compagnie Tf2 (www.tf2.asso.fr), il a monté de nombreux spectacles inclassables (Traité des passions, Un Faust-Histoire naturelle, etc.), « réflexions-rêveries » questionnant le destin technique de l’homme. Il a publié plusieurs livres aux éditions Odile Jacob.

« Contrairement aux apparences, le théâtre n’est pas un musée [...]. Dans le théâtre tel que je le vois ou le fais, des bribes (de ma collection) de grands textes sont remises en circulation dans l’ici et maintenant de la représentation de telle ou telle date, fragments recyclés sans doute pour servir à quelque chose d’autre que ce à quoi ils étaient destinés. Le texte d’Ovide [Les Métamorphoses, utilisées dans le spectacle La Génisse et le Pythagoricien, Ndlr.] pourrait être comme des fenêtres qu’on ouvre sur la fable. Je ne suis pas un fanatique des musées. Je me sens proche de Bonnard, qui disait que, dans les musées, ce qu’il y a de mieux, c’est les fenêtres. Il faudrait que les morceaux d’Ovide soient non pas les pièces du musée, ses tableaux, mais ses fenêtres. »(1)

Chez Jean-François Peyret, c’est la scène, nourrie de l’ensemble de ses composantes, qui devient l’auteur premier de l’œuvre théâtrale. Une scène qui n’est plus chargée de rendre compte intégralement de l’intégrité d’un texte, mais qui se trouve chargée de questions qu’elle fait entrer en résonance : « Montrer, par les moyens du théâtre, ce qu’un commentaire, avec les moyens du commentaire, ne permettrait pas de saisir. »(2) Au théâtre, il est donc retiré beaucoup, mais pour lui accorder le plus important : le pouvoir de faire voir à nouveaux frais.
Car, pour Peyret, la question centrale ne se loge pas essentiellement dans le répertoire – tout a été bien sagement arpenté depuis longtemps –, sauf à y détecter des zones laissées en friche, ou porteuses d’une énigme à déchiffrer. Comme les données d’une équation à résoudre – et la formule n’est pas métaphorique de prime abord, loin s’en faut. Ainsi, Jean-François Peyret n’a cessé de naviguer dans des zones peu explorées, creusant le sillon d’une écriture de plateau enrichie par de précieux compagnons de route. Avec Jean Jourdheuil, il s’engageait sur des terres philosophiques ludiquement transfigurées (Montaigne, Lucrèce) et faisait passer le dramaturge est-allemand Heiner Müller en contrebande, à une époque (les années 1980) où rien ne semblait pouvoir s’effondrer, malgré les pré-visions du poète. Avec Sophie Loukachevski, il bricolait les formes inédites du « Théâtre-feuilleton » au Petit-Odéon. Avec Jean-Didier Vincent, plus tard, il s’aventura en territoire scientifique pour en ramener les sept épisodes d’un bien curieux Traité des passions(3), avant de poursuivre par le Traité des formes (trois épisodes, spectacles et livres(4) compris) en collaboration avec le biologiste Alain Prochiantz.
Déjà agité par les questions soulevées par l’intelligence artificielle, et par la figure bouleversante d’Allan Turing (mathématicien de première importance dont la vie romanesque s’est achevée en croquant une pomme empoisonnée – et qui allait donner son logo à Apple…), il affronte aujourd’hui le monde des mathématiques, et toujours avec ce souci de ne pas séparer le monde de l’abstraction de ses multiples traductions dans la réalité : ou comment transformer le plateau en laboratoire. Tous les protagonistes engagés dans ce processus le sentent bien : leur savoir-faire va être sollicité pour être déplacé hors de son champ d’origine, arraché et traduit pour devenir un agent de ce petit théâtre de formes nouvelles. Car le travail de Jean-François Peyret est un théâtre des formes loin de tout formalisme, une quête de la juste présentation d’une pensée dont le plateau se doit de faire le récit ; une pensée qui ne peut se dire par la théorie pure, mais qui ne peut sacrifier pour autant aux formes canoniques de la narration théâtrale.


Bruno TACKELS,
Publié le 2005-06-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait
Thème(s) : écriture, théâtre,
Mot(s) Important(s) : théâtre, mathématiques, mise en scène, écritures de plateau,
Artiste(s) : Jean-François PEYRET (metteur en scène), Alain PROCHIANTZ (biologiste), Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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