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L'urbanité, une vertu d'Europe




Un texte de Denis Guénoun issu de Après la révolution. Politique morale (éditions Belin, 2003), un essai qui prend parti contre la coupure entre politique et morale...


Biographie : Denis Guénoun a fondé en 1975, avec Patrick Le Mauff et Bernard Bloch, une compagnie théâtrale indépendante, L’Attroupement. Actuellement philosophe, enseignant et auteur, il est professeur de littérature française à l’université de Paris Sorbonne. Il a notamment publié aux éditions Circé Le théâtre est-il nécessaire ? (1997), Hypothèses sur l’Europe (2000) et, aux éditions Belin, Actions et acteurs (2005). Il signe Scènes des rues, texte qui accompagne des photographies de plusieurs artistes, dans un ouvrage à paraître aux éditions Actes Sud pour les vingt ans du Festival d’Aurillac.)

« ... Le deuxième trait de la discorde, aussi évident au fond, mais qui voudra pourtant une argumentation plus longue – et que donc j’évoque ici seulement d’un mot – est celui de l’urbanité. L’urbanité, la civilité, la citoyenneté (j’aimerais dire : la citadinité, par résonance de la cittadinanza), le partage d’une vie courtoise et aimable dans les villes, cette sorte de respect mêlé de plaisir, non seulement respect de l’autre au sens où sont à respecter des barrières, mais engouement du respect, respect partageux, ce respect du convive qui sollicite aussi les plaisirs et les joies de la table, l’avec plaisir, la joie de l’autre sobre et rieuse, l’amitié donc, la philia, tout ce qui fait la ville et le plaisir des villes, le goût de vivre dans la cité, dans la polis – bref, la politique même en son principe : cette vertu citadine et urbaine est un des héritages les plus précieux de l’Europe. Je ne dis pas que les villes y soient, ni aient jamais été, tout bonnement ainsi, urbaines, plaisantes, douces. Evidemment. Je dis qu’il y a eu, qu’il y a encore, quelque chose de cette urbanité dans la ville d’Europe – et que cela est en très grand danger, qu’une très grande urgence, comme on dit aux hôpitaux, doit être invoquée devant le péril, la pathologie, la menace de mort qui pèse sur notre urbanité. Bien sûr, celle-ci implique depuis sa naissance un rapport à la campagne, aux campagnes, qui doit être totalement ré-engagé. Mais il faut, d’urgence, ré-urbaniser nos villes, non pas au sens de l’urbanisme, puisque le mot s’est défiguré par antiphrase, mais au sens de l’urbanité relancée, repensée. C’est une question vitale, de vie ou de mort, à la fois de plaisir et de justice. Plaisir de la vie, plaisir de vivre – de ce qu’on appelait du mot sublime de joie de vivre. Et justice due aux vivants, présents et à venir. On ne peut plus s’accommoder du ravage dont notre urbanité devient la victime, lacérée, blessée au cœur et à la face. C’est le terreau de notre civilité qui est soumis aux outrages. Et en lui, tout visage possible de notre politique.
J’ai visité, comme tant d’autres, les studios de cinéma d’Hollywood au milieu des années 80. Un guide nous conduisait, éblouis et puérils, au cœur d’anciens décors de films plus ou moins célèbres, afin que nous pussions en admirer la superbe, les envers vides, la confondante facticité. On parcourait un village du Far West, mille fois déjà traversé dans notre enfance, du bureau du shérif au saloon. On découvrait l’étroitesse de la grande place centrale où se tramaient les péripéties d’un succès récent – Back to the future – dont on pouvait contempler la splendide auto à gadgets passeurs et retourneurs de temps. S’apercevait au loin la petite maison sur la colline de Psychose, esquisse onirique. Tout cela immobile, désaffecté, magnanimement offert contre un prix d’entrée substantiel à la joie de touristes convaincus de pénétrer l’intimité matérielle de leurs rêves. Or, parmi ces diverses constructions à une seule face, on nous montra une petite venelle montante, escarpée, début de chemin prenant son ascension entre quelques façades de maisonnettes, amorce de voie courbée d’un village de Provence ou d’Ombrie, ou engagement de ruelle flanquée sur une pente berbère. Une plaque annonçait le nom du décor. C’était : rue européenne. Je réalisai alors combien l’idée même de village cloué à une éminence, avec ses montées si fondues à notre paysage de campagne, à notre mémoire diffuse, combien cette évidence patrimoniale était exotique pour un regard américain. C’était bien vu. La rue européenne recueille bien, dans son principe ou comme archive, quelque chose de cela : chemin grimpant entre de petites bâtisses déhanchées mais anciennes, serrées par approximations, ajustées par la sûreté d’un contrôle obscur, amicales, un peu désordre. Et où chemine, ouvrier ou flâneur, notre désir de vivre. C’est ce pertinent hommage hollywoodien à l’urbanité de l’Europe qu’il nous faut maintenant mériter. »
Denis Guénoun

Texte issu de Après la révolution. Politique morale (éditions Belin, 2003), un essai qui prend parti contre la coupure entre politique et morale, soutenu par une réflexion philosophique, engagé dans de nombreux problèmes d’actualité : débats ou combats qui opposent le national et le mondial, l’Europe et l’Amérique, la violence et les images, la ville et la vie.


Publié le 2005-06-10

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : parole
Thème(s) : politique, Europe,
Mot(s) Important(s) : europe, politique,
Artiste(s) : Denis GUENOUN (philosophe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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